Le sublime et Morante de la Puebla

Morante de la puebla, Jerez de la Frontera

Jerez de la Frontera – Arles – Zafra

    Morante de la Puebla ouvre son capote comme le peintre ouvre ses tubes de peinture, sort ses pinceaux et presse chacun des tubes sur sa palette. La lumière que le soir naissant répand sur Jerez, sur Arles et sur Zafra donne aux couleurs des tonalités chaudes et vives. Sur la palette, les pinceaux dessinent des va-et-vient, ils mélangent les couleurs les unes aux autres, ils donnent mouvement à une matière flasque et malléable, endormie sur le bois. Lorsque Morante peint muleta ou capote en main, c’est tout son coeur, et c’est tout son corps qui se pressent, qui s’étreignent, qui se révoltent contre le corps-artiste, contre le corps-matière. Il se froisse et sourit, il craque et chante une lente et profonde mélodie sur le sable obscurci par l’ombre du taureau.

Luis Francisco Espla décrit parfaitement le déchirement que ressent l’artiste au moment de la création : « Todo arte mata. El arte comienza a ser grande cuando el artista se mueve en los límites de la creación, y eso conlleva estar constantemente asomado al balcón del desgaste personal. Eso crea conciencia de lo finito, de tus incapacidades, y te va descarnando. A veces tengo la sensación de haber ido dejando jirones de mí por las plazas de toros. »

Arles, taureau de Zalduendo

Le déchirement, par la faille engendrée, laisse échapper le sublime, cet instant présent déjà passé, ce passé conjugué au présent. Par la faille, limite entre soi-même et l’infini, coupure et lien, surgit la lumière (ou clarté) dont parle José Bergamin dans sa Clarté de la tauromachie. Bien souvent, c’est parce que l’on ne sait décrire, c’est-à-dire saisir au creux du mot, au gré des mots, cet instant magique, cet instant sublime, que l’on perçoit la grandeur de la chose, la beauté de l’art, l’absence d’artifice.

A Jerez de la Frontera, comme à Arles et à Zafra, Morante éclaire de son art et par son art cet antre obscur qu’est le monde moderne dans lequel nous vivons. Dans nos rétines, les couleurs et les lumières foisonnent, se mélangent et s’entrelacent à l’image d’un tableau d’un torero-peintre : Palomo Linares.

De l’exigence à l’attraction du sublime

Oeuvre de Palomo Linares

Créer, produire une oeuvre, c’est avant tout s’exiger, en tant qu’artiste, d’atteindre le sublime. Non pas la beauté, mais le sublime. Et cela se traduit par une recherche esthétique et/ou éthique permettant de délivrer le sublime. Telle est la quête du torero, telle est la quête du peintre. Ce n’est pas en faisant appel au « beau » que l’on s’érige en tableau sous le regard du spectateur. Non. C’est lorsque l’on s’exige de faire advenir le sublime que l’on fige le regard du récepteur, qu’on l’impressionne, qu’on modifie sa perception et son langage, bref, que l’on établit une rupture. En effet, c’est cette rupture qui attise l’incompréhension, c’est cette rupture que crée la faille et c’est elle qui permet au récepteur de consommer et d’apprécier le sublime déjà surgi, le sublime qui a été et qui n’est plus.

L’artiste est attiré par le sublime. Il est l’objectif qu’il tente d’atteindre. Il est aussi ce qui attire le public, ce qui réunit dans un lieu déterminé une multitude d’invidualités. Le torero torée de salon tout au long de sa vie dans ce but là. Le public va aux arènes afin de consommer ce sublime unique et multiple, caractéristique à la scène tauromachique. D’une exigence personnelle à un attraction multiple, le sublime semble bien s’inscrire dans un mouvement, de corps et d’esprits, mouvement que la tauromachie matérialise. Les oeuvres signées de la main et de la muleta de Morante de la Puebla tout au long de la temporada 2011 sont un exemple de cette matérialisation du mouvement de corps et d’esprit.

Arles, taureau de Zalduendo

Jerez de la Frontera, taureau de Cuvillo

Arles

Madrid, taureau de Cuvillo

Madrid, taureau de Cuvillo

Robert Margé : Le ganadero romantique

Sur les bords de l’Aude, entre Valras et Béziers, Robert Margé a fondé son paradis. Eleveur romantique, personnage attachant et attaché à sa passion, l’actuel directeur des arènes de Béziers a su créer en quinze ans un havre de paix et de bonheur au sein duquel il élève ses taureaux d’un amour paternel. L’immense domaine des Monteilles, situé entre mer et vignobles, accueille mâles et femelles dans des espaces variés. Des plateaux où paissent les vaches aux plaines salées dans lesquelles divaguent les machos, un écosystème merveilleux est préservé.

L’Aude, virevoltée, semble porter en son ventre les ombres des lourds nuages qui stagnent sur les Monteilles. Sébastien Castella raconte l’improbable rencontre entre son père et Robert, sur les bords de l’Aude. Un jour d’hiver, un jeune mâle s’échappe des Monteilles et plonge dans la rivière. Robert tente de porter secours à l’animal et saute à l’eau. En sortant de l’eau, un homme voit Robert Margé trempé, de la tête au pied. Il se dirige vers la male et sort un capote afin de le mettre à l’abri. André Castella venait de rencontrer l’homme qui allait diriger la carrière de son fils plusieurs années plus tard.

Taureau lidié par Sébastien Castella à Mont de Marsan

En 1993, Robert Margé se dirige à Medina Sidonia, chez Cebada Gago, pour acheter un lot de vaches et un semental, Escandalito, et débuter ainsi son aventure ganadera. Escandalito, fils d’Ajustador, un taureau sardo qui fut fondamental dans l’histoire de la ganaderia andalouse. Robert Margé récolta alors ses premiers succès importants avec, pour ne citer que lui, l’indulto du taureau Escandalito, dernier descendant de la famille d’Escandalito (11. Cebada Gago). Aujourd’hui, les rames Nuñez del Cuvillo – Santiago Domecq dominent.

Dans les arènes jaune-œuf de la propriété, Cayetano Ortiz, l’enfant du pays, tiente deux vaches. Il sera représenté l’année prochaine par le maître des lieux. Les vaches aujourd’hui ne serviront pas. Elles mettront à l’épreuve la jeune promesse locale qui, avec intelligence et persévérance, parviendra à dominer le genio évident de ses adversaires. Le difficile équilibre de la bravoure reste à trouver, telle est la tâche que poursuit Robert.

Taureau lidié par Sébastien Castella à Mont de Marsan

Chaque année, que ce soit en corrida ou en novillada, des exemplaires de qualités portent fièrement la devise rouge et jaune des Margés. Cette année, un très bon taureau foula la piste du Plumaçon. A Béziers, plusieurs taureaux sérieux furent combattus par Luis Bolivar et Mehdi Savalli. Dans cette recherche méticuleuse, souhaitons Suerte au ganadero romantique des Monteilles pour cette nouvelle temporada.


Sur (et autour de) la ligne

Il est un concept fondamental lorsqu’un homme veut vivre de son art, celui de la ligne. Dans l’hétérogénéité des sens que l’on peut attribuer à ce concept, il est intéressant de se questionner sur la nécessité de suivre une ligne artistique. Et dans ce concept se trouve aussi la richesse de l’artiste. En effet, il est primordial de s’inscrire dans un ligne artistique, de définir le concept que l’on désire suivre, afin de présenter une oeuvre (ou une tauromachie) cohérente. Face aux formations proposées par les écoles taurines, qui ont tendance à formater leurs élèves, le torero se doit de se connaître et de connaître quelle est la tauromachie qu’il désire produire en piste, sur le plan éthique comme sur le plan esthétique.

Pourquoi les écoles taurines ont tendance à formater les apprentis-toreros ? Pour les raisons suivantes : Tout d’abord, ce qui constitue une originalité, propre au jeune torero, relève à l’origine d’un défaut, c’est-à-dire une caractéristique située hors-norme. Défaut de norme, elle s’érige en défaut à effacer lorsque le professeur, ne connaissant personnellement ses élèves si ce n’est au cours de la relation entraîneur-entraîné, souhaite lui apprendre à toréer sans risquer de recevoir un coup de corne. Car tel est ce que l’on apprend, en premier lieu, aux apprentis-toreros. Si le torero ne parvient pas à prendre un recul suffisant sur son évolution artistique, il se laisse submerger par la norme, par la norme enseignée par le professeur.

Il est donc indispensable de définir très rapidement sa propre ligne artistique, au niveau éthique et au niveau esthétique. Cette ligne artistique correspond, matériellement, à un entrelacs de lignes et de courbes qui se greffe à l’ensemble du maillage constituant le taureau et son mouvement. La fusion des deux systèmes d’organisation, ou leur fission partielle et vaine, offre ce que l’on perçoit dans les arènes.

Le novillero Sergio Flores fait partie de ceux qui, sortis des écoles taurines, sont parvenus à préserver leur personnalité, c’est-à-dire à conserver la ligne artistique qu’ils s’étaient fixée. Dans les arènes de Vauvert, face à un excellent exemplaire de Palha, il toréa avec un limpidité et une élégance rares comme le démontrent les images. Prochainement, nous évoquerons le cas d’un autre novillero, né à San Fernando, dans la province de Cadiz : David Galvan.

De la vie à la vie

La temporada terminée, commodément installés auprès d’une cheminée, nous voilà disposés à nous  remémorer les moments importants de la saison. Les images défilent dans notre tête, certaines s’effacent inexorablement, d’autres se posent un instant. Arrêt sur image.

Marco Leal

Pour ce premier souvenir de la temporada 2011, nous allons nous pencher sur le destin d’un taureau Castaño. Porteur du fer de Dos Hermanas, n°7, lidié par Marco Leal dans les arènes de Rodilhan le 6 Mars lors d’une fiesta campera. Le novillo, le plus harmonieux de la matinée, eut un comportement assez déroutant puisqu’il ne se laissa approcher capote en main avant de se livrer avec classe et allégresse dans la muleta du torero arlésien. Il ne se livra, en effet, qu’à partir du dernier tiers.

Le souvenir sur lequel je tiens à m’attarder est autre que le combat du novillo dans les arènes gardoises. Une après-midi du mois de septembre, lorsque le soleil commençait à tomber sur la vallée des Baux de Provence, je longeais l’ample marécage qui constitue la partie nord de la propriété de Patrick Laugier. Un froissement sec d’herbes attira mon attention. Mon regard se tourna alors vers les joncs d’où provenait le bruit. Après quelques secondes confuses, je vis apparaître, telle une peinture, un puissant novillo Castaño. Sérieux dans son attitude, seigneur en ces terres, il nous défia un long instant. Son regard brillait d’une douce lueur automnale à travers les joncs d’un vert profond. Le temps sembla se suspendre, tout comme nos pensées respectives. Son regard et mon regard étaient comme happés par un flux joignant l’un et l’autre. Fusion et fission, regards et passions.

Il haussa la tête et fit un pas vers l’avant. Lentement, il se faufila entre les joncs apparaissant un moment, puis s’effaçant brusquement, au rythme d’un tic-tac inaudible, imperceptible. Un instant, j’avais eu la sensation de vivre avec lui, de vivre dans son territoire, d’être englobé dans son univers, non plus comme étranger, mais bel et bien comme élément du paysage. Du voyant, j’étais devenu vu, du regardant j’étais devenu regardé.