Au pays du pré-post-modernisme : Ruben Pinar tiente chez Los Chospes

Finca El Robledo, Los Chospes

Semental d'origine Daniel Ruiz

La route sinueuse, longée d’immenses peupliers, qui conduit d’Albecete jusqu’à Alcaraz, fief de la famille de Samuel Flores, traverse un minuscule village, un petit bourg nommé Los Chospes. Pour peu que l’on traverse trop rapidement le bourg, on se trouve déjà devant le panneau de sortie du village. Là, si on lève les yeux sur notre gauche, surgit du haut de la colline sur laquelle les maisons du bourg sont posées, un immense palais. Juan Fernando Moreno Roman, après avoir fait fortune dans la production de fenêtres PVC, à l’époque où l’Espagne était en plein essor (il convient de parler au passé) fit construire de toutes pièces une propriété entièrement destinée à l’élevage du taureau brave. Là, sur les hauts plateaux du village, il s’installa comme un Roi aurait délimité son puissant territoire.

La magnificence des lieux et leur fonctionnalité font d’un tel espace, un domaine anachronique. Le Palais moderne, aux fenêtres en PVC impose, de par son luxe, respect et admiration. Pour accéder au Palais, il suffit de sillonner les ruelles étroites escarpées qui conduisent jusqu’à l’entrée de la propriété. Ce dernier semble être posé hors du temps.

Semental de Los Chospes

Juan Fernando a formé son élevage à partir de bétail provenant des prestigieuses ganaderias que sont Daniel Ruiz, par la suite, Luis Algarra, toutes deux d’origine Juan Pedro Domecq. Comme beaucoup d’investisseurs du bâtiment convertis à la profession de ganadero, Juan Fernando Moreno Roman a fait appel à une ganaderia de premier plan. En effet, en 1997 il achète à Daniel Ruiz, voisin de quelques kilomètres, vaches et sementales qui seront la matrice de la ganadería, ce qui explique la prédominance de taureaux castaños. Bas, rond et harmonieux, le taureau d’origine Daniel se différencie du Luis Algarra qui, pour sa part, incorporé en 2007, est un animal plus fin. La rame Luis Algarra est à l’origine des taureaux burracos que l’on peut observer chez Los Chospes, pelage quasi-inexistant chez Daniel Ruiz. De telles origines devaient signifier le triomphe (presque) immédiat de l’élevage dans les férias importantes que sont Valencia ou Alicante. Pourtant, les résultats semblent assez mitigés. Après une grande novillada lidiée à Alicante, imposante et brave, le souffle des pensionnaires de Los Chospes sembla s’essouffler en début d’année, dans les arènes de Madrid où les novillos, au trapío de sérieux cuatreños, ne donnèrent satisfaction au public.

Novillos lidiés à Madrid, en début de temporada

Ruben Pinar ou l’exercice du toreo pré-post-moderne

Ruben Pinar, tientant une vache de Los Chospes

Devant les précieuses arènes de la propriété, un imposant Q7 blanc sommeille. A quelques jours de la comparution de son propriétaire dans les arènes de Valencia, le Q7 se repose en silence. Des centaines de kilomètres ont été avalés ces dernières semaines, afin d’optimiser la préparation du torero. Ruben Pinar, du haut de ses 20 ans, de l’autre côté du mur jaune des arènes de tienta, s’approche de la vache castaña. Vêtu d’un jean sous lequel se cachent ses bottes camperas, il prépare son imminent rendez-vous valencien. Accompagné de sa cuadrilla, dans laquelle nous retrouvons une dernière fois Manuel Montoya, récemment disparu, il récite ses gammes.

Ruben Pinar fait partie de cette génération de toreros, adeptes du toreo pré-post-moderne. Sous ce nom barbare se cache une conception de la tauromachie fondée sur la transgression éthique du toreo moderne. Instituée par le maître du G10, Julián Lopez El Juli, la tauromachie pré-post-moderne se situe dans un entre-deux assez flou, à mi-chemin entre le toreo moderne contemporain qu’elle

Excellent derechazo du torero de Tobarra

déconstruit, en particulier par son placement peu orthodoxe, et le toreo post-moderne qui s’instaurera demain et dont on perçoit légèrement les contours.

Le torero d’Albacete applique une technique parfaite afin de pouvoir s’installer dans un terrain qui, de par son hétérodoxie, menace de mettre en danger l’homme. En déchargeant la suerte, c’est-à-dire en mettant la jambe d’appui en arrière lors du replacement, Ruben Pinar se met à portée de vue de l’animal. Il se voit donc obligé d’aller toucher l’œil contraire de la vache pour éviter que celle-ci ne le voie. Cette technique permet la transgression d’une norme, celle de l’occupation d’un terrain particulier, à laquelle les aficionados les plus exigeants sont attachés.

C’est, étrangement, à Madrid que Ruben Pinar a remporté ses triomphes les plus importants, là même où se trouve l’afición la plus exigeante. Le triomphe, répété, du toreo pré-post-moderne dans les arènes les plus exigeantes de la carte taurine aura certainement une répercussion sur le futur de la tauromachie car, en légitimant ce toreo aux contours encore assez flous, il y a de fortes chances pour que celui-ci s’installe à son aise.

Il sera donc important de suivre l’évolution de cette tauromachie, au niveau ganadero et au niveau torero, qu’on l’apprécie ou non.

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