Rencontre avec Leandro (I) : Le miroir des deux mondes

Rencontre avec Leandro

« Los ojos son el espejo del alma »

     Il est souvent une tache ardue pour un torero d’expliquer précisément ce qu’il ressent lorsqu’il revêt le costume de lumières, peut-être parce qu’en un laps de temps réduit, une foule de sentiments déboule dans les veines de l’artiste, se disloque pour ensuite s’emmêler inlassablement. Faire une lecture claire d’un tel tsunami d’émotions est peut-être aussi une entreprise relevant de l’utopie. Le torero est un aventurier, un bohème aux idées claires, en quête de soi-même, cherchant au plus profond de son âme sa nature la plus sincère. Comment pourrait-il refuser de tenter ce défie ? Capable d’affronter un animal brave, un souffle tonitruant, se tournerait-il le dos à lui-même?

     Si l’Andalousie est depuis toujours le berceau de la tauromachie, si elle a choyé les artistes les plus importants que la monde taurin ai connus, d’autres terres sont elles aussi propices à l’éclosion de joyaux, et elles le démontrent au fil du temps.

Valladolid, situé au nord-ouest de Madrid, est une de ces terres qui, discrètement, fait apparaître sur la planète des taureaux des toreros dénommés artistes si tant est que l’on puisse emprunter ce terme. Après Manolo Sanchez et David Luguillano, c’est au tour de Leandro de capter l’attention des professionnels taurins et des aficionados sensibles. Souvent marginalisés et dévalorisés par rapport aux autres matadors de toros, les dénommés toreros-artistes peinent à s’imposer dans le circuit de premier plan. Pourtant, lorsque l’on tente de tout classifier, l’unité méprisée perd son sens et sa valeur. Or, tout artiste se doit d’être considéré dans son unité, dans son entité et dans sa plénitude, faute de quoi incohérences et incompréhensions plongent notre vision de l’art dans un terrible  brouillard. Tout d’abord car l’art est une réalisation de soi et non d’autrui. D’autre part, car si l’on considère que la tauromachie est un art, pourrait il y avoir des toreros-artistes et d’autres non-artistes dans la réalisation de leur art ? Évidemment non. Cette terminologie aujourd’hui obsolète se doit d’être rénovée.

Si l’on trouve d’un côté des toreros peu orthodoxes dans la pratique de leur art, d’autres tentent de répondre avec le plus de rigueur aux normes éthiques sans pour autant dénaturer l’essence même de leur art. Alors que certains vont au-delà de ces normes, d’autres s’en accommodent et les suivent comme s’il s’agissait de repères célestes scintillants. Tradition et hétérodoxie partagent un même espace, elles se côtoient et s’embrassent sans pour autant se fondre l’une à l’autre puisqu’elles sont incompatibles. Cependant, plus l’une se rapproche de l’autre, plus les cas sont intéressants et rares.

Leandro fait partie de ces toreros à l’extrême sensibilité et à l’humble finesse qui s’attachent à suivre ces étoiles qui les guident. Sa tauromachie attachante et fragile, fertile et consistante, fait de lui le parfait aventurier pour relever le défie que nous proposions et qui doit le conduire jusqu’à lui-même, telle une introspection artistique et émotionnelle. Accompagnons-le dans cette quête.

Los ojos son el espejo del alma

      Ses yeux profondément sombres se laissèrent alors envahir par un épais manteau chargé d’une brume épaisse, terne et suave. Ce voile de mélancolie se propagea alors sur ses joues aux tonalités de caramel et son corps sembla se laisser fondre comme s’il s’engouffrait au creux de la serpentine d’un coquillage. Un larme vint fleurir le coin de chacun de ses yeux. D’une voix entrecoupée il repris : « Oui, mon grand-père Fermín a énormément compté dans ma vie, de par sa manière d’être. C’était un grand artiste…- un court silence s’installe entre ses lèvres desséchées- mais aussi pour l’éducation qu’il m’inculqua. Il s’en est allé bien trop tôt, alors qu’il vivait  pleinement les prémices de ma carrière, mais je sais aujourd’hui qu’il m’accompagne à chaque instant. Il eut une grande influence dans ma manière d’être, dans les valeurs qu’il m’a transmis. » La voix s’éveilla, ravivée par le souvenir d’un grand-père artiste. Elle accompagna l’opiniâtreté du rayon qui perçait alors le voile brumeux recouvrant les pupilles de Leandro. Puis il ajouta : « Je n’avais aucun antécédent taurin dans ma famille. Mon grand-père et mon oncle me menaient avec eux dans les fêtes de villages. Après les courses de taureaux qui se déroulaient dans les rues, ils se réunissaient avec leurs amis dans des tavernes où ils chantaient du flamenco toute la nuit durant. Je me souviens avoir cinq ou six ans, et m’endormir blotti au creux d’une couverture que m’avait donné mon grandpère, tout en les écoutant chanter ». Ce flamenco, qui a bercé ses nuits d’enfance, transparaît timidement à travers la tauromachie de Leandro. Lorsque la ceinture accompagne lentement le mouvement du bras et que le menton se blottit contre la poitrine du torero, la charge allègre du taureau vibre avec la profondeur mystérieuse d’un chant profond flamenco. L’écrivain espagnol José Bergamín se plaisait à parler d’une musique silencieuse de la tauromachie, une « musique pour les yeux de l’âme et pour l’ouïe du coeur ». Étrangement, pour Leandro il s’agirait une musique chargée de nostalgie, peut-être même une musique de l’oubli.

    « Souvent, nous évoquons avec d’autres toreros ces moments d’abandon total, ces moments où notre oeuvre approche la perfection et où nos sentiments jaillissent en piste. » Entre corporéité et transcendance, la tauromachie telle que la définit Leandro se situe à mi-chemin entre rêve et réalité. « Lorsque l’on s’entraine et que l’on ‘torée de salon’, on tente de se retrouver soi-même afin de pouvoir répéter cela plus naturellement en piste. La tauromachie est, sans aucun doute, le reflet de l’âme du torero. Ma manière de toréer est le reflet de ce que je suis et du produit que je souhaite obtenir. Si ce n’était pas le cas, je ne serais pas heureux et je trahirais mon concept.» Leandro observe alors une pause et ajoute : « Il est difficile d’identifier comment s’effectue le transfert d’émotions émanant de l’intimité même du torero lors de ces moments d’abandon. Notre création est guidée par des stimulis qui surgissent sur le moment. » Une sensation de liberté et de bien-être, elle aussi paradoxale, semble s’emparer du créateur. Paradoxale car le torero se trouve face à un taureau dont la bravoure met sa vie en danger, suspendue au bout de deux cornes. « Lorsque l’on se relâche, on perd la notion du temps, de sensibilité, de souffrance… on se retrouve tout seul. C’est un amas de sensations que je ne saurais décrire avec précision. C’est dans ces moments de solitude que nous parvenons à produire la tauromachie la plus pure. Alors on parvient à oublier que l’on a un corps, que face celui-ci se trouve un taureau et qu’autour de nous un public nous observe. Durant cette faena, si le taureau te surprend, tu retrouves alors tes esprits, comme si l’animal te disait : « Reviens, car ceci n’est pas la réalité. En définitive, on pourrait comparer la tauromachie à un rêve, un rêve où le serait à moitié-éveillé, une rêve que l’on pourrait modeler. On aimerait le mener à  bon port mais on sait qu’il ne s’agit que d’un rêve. C’est certainement la raison pour laquelle il nous est impossible d’atteindre l’oeuvre parfaite. Une fois la faena achevée, nous revenons à la réalisé et nous pensons. Que se serait-il passé si nous avions suivi une autre direction ? »

Entre absence et corporéité, la tauromachie serait à certains moments un art à la fois matériel, mouvent et immatériel puisque y prédominent le rêve, l’âme et les sentiments.


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