La mouette

Source AFP

            La vie recommence, bien péniblement, après la tuché. En psychanalyse, la tuché, c’est la rencontre avec le réel. Hier, l’homme, l’être sensible a rencontré le réel et sa virulence. Il a été traumatisé, ému, saisi par une violente sensation d’impuissance face à un tel phénomène. Que faire ? Que dire ? Dans les rues étroites de Séville, au cœur de la vieille ville, souvent l’on entend dire, lorsque l’on assiste à une belle faena, que le public est sorti des arènes lentement, simulant de la main les passes dessinées en piste par tel ou tel artiste. Hier, en début d’après-midi, lorsque nous quittions, le cœur lourd, nos emplacements de pierre, nous nous résistions à évacuer l’amphithéâtre nîmois. Personne ne songeait ici à toréer, à mimer le geste, car il n’y eut point de gestes. Il n’y eut point de mouvements. Seule l’essence de l’être, mystérieuse et insaisissable, flirtait avec la peau et se diffusait, invisible, dans l’espace avant de s’installer dans le temps, dans son immatérialité la plus palpable, la plus grandiose.

            Nos pas se posaient lourdement sur les marches difformes que les romains ont taillées, hissées puis assemblées là. Là même où nos esprits s’évadent aujourd’hui. Là même où nous pensons vivre et éprouver une nouvelle naissance, notre nouvelle naissance. La naissance d’un nouvel ordre, fondé sur le désordre naturel constitutif de la structure sociale, de la structure poétique ou de la structure artistique. La vie s’offre à nous, nouvelle. Différente. La nature se déploie sous nos yeux engourdis comme un tableau chaotique, où plus aucun emplacement ne semble occuper sa propre origine, où tous les apparats et tous les artefacts ne font et ne sont que tâche.

            A travers les grilles rouillées qui confèrent au sanctuaire toute son intimité, l’horizon apparaît, bleu et trouble. Sur le mur blanc qui s’érige en obstacle, face à nous, suinte le souvenir de José Tomas. Sur ce même mur blanc émergent des tâches noires, comme le ça de la tâche s’approprie et traverse les pores d’un tissu. José Tomas s’est envolé, emporté par la foule. L’homme n’est plus là, mais l’espace s’est imbibé de l’essence du torero le temps d’une matinée. Les murs transpirent et suintent encore, et ils laissent émerger le ça, la chose, merveilleuse apparition d’un lointain pourtant si proche : princesse innocence, mademoiselle Essence.

Photographie : Géraldine FromNîm. Oeuvre réalisée par Sylvain Fraysse

Inspiré de l’œuvre d’Anton Tchékov, le texte suivant tente de laisser émerger ce qui a constitué l’idée de l’artiste en cette matinée nîmoise. La mouette joue avec l’amour et avec la mort.

La mouette

            Elle s’envole, solitaire, dans le ciel azur épuré d’un tableau dont seuls les grands maîtres détiennent les secrets. Majestueuse et discrète, elle perce l’horizon de la virginité de son blanc. Elle suit une ligne imaginaire qu’elle ne saurait perdre de vue. Elle est libre. Elle est la plus pure expression de la vie qui défie, côtoie et survole, téméraire, le chaos du monde et la mort qui gît là, en-deçà du visible. Son chant n’est que silence. Ses arabesques ne sont qu’économie du mouvement.

            Une aile se déploie et offre au monde une caresse comme une mère dessine sur la joue de son enfant une ligne, comme pour mieux l’arrimer à la vie, et l’éloigner définitivement du néant d’où il provient et vers lequel il tend. La beauté de l’envol réside précisément en l’absence d’artifices convoqués. Seule la pureté plane, résistant à la pesanteur qui attire la chose merveilleuse dans l’ombre du monde, dans cet antre obscur que l’on ne peut connaître qu’une seule fois, et d’où l’on ne peut échapper. Là, dans le champ du visible, l’art défaillit et surgit l’essence du bout des doigts, du fond du cœur.

            Dans le regard de la mouette brille le reflet d’une rivière. La mouette feint d’épouser ses courbes. A chaque obstacle, la nature trouve une solution sincère. Elle contourne le rocher. Elle emporte tendrement le bois que l’hiver a amputé aux arbres qui s’érigent sur les berges. Elle retrouve son lit lorsque l’on le lui a subtilisé. La subtilité de la réaction démontre qu’il n’y a de raison plus parfaite que celle qui par nature s’impose.

            Au bord de la rivière, l’homme se détend. La rivière chante les douceurs de la vie. Pourtant l’homme, au combien sensible, ne perd de vue la mouette. Les triolets que l’eau brode dans l’air dès lors qu’elle trébuche contre un rocher laissent l’homme indifférent. La mouette a disparue, aspirée vers le royaume des dieux. Plane le souvenir d’un désir assouvi, d’une passion accomplie. Un dernier soupir qui ne cesse d’être, et de s’appesantir.