Histoires de sementales : Ruidon, de Moreno de Silva

Histoires de sementales

Saltillo - Moreno Silva 2   Souvent oubliés des livres traitants de la thématique tauromachique, les sementales sont pourtant ces axes fondamentaux à partir et en fonction desquels tout le dispositif visant à créer le taureau brave opère. Un mauvais choix d’étalon, et la machine s’enraye. En revanche, lorsque le choix s’avère être une réussite, la morphologie et le comportement de tout ou partie des produits générés par le dispositif de sélection se voient affectés positivement. Alors, les taureaux issus de tel ou tel semental auront tendance à porter les traits fondamentaux de ce reproducteur, dessinant de la sorte les différents types de taureaux que l’on retrouve dans un élevage à un moment X.

Le semental est porteur d’histoire et d’anecdotes puisqu’il est avant toute chose le témoin d’une rencontre qui se joue entre l’homme et l’animal en lequel ce dernier dépose sa confiance. Aussi, choisi en fonction de sa « reata », c’est-à-dire de sa lignée, et de ses « hechuras », entendons par là la manière dont il est morphologiquement fait, le semental a toujours ce lien privilégié avec l’éleveur car il est son grand pari, parfois sa grande réussite et souvent source de désillusions. C’est dans cet interstice que nous allons nous situer, afin de voir ce qui se joue réellement dans l’histoire de ces sementales et dans l’aventure humaine que représente l’élevage du taureau brave. Notre aventure débutera avec l’histoire du taureau Ruidón de Joaquín Moreno de Silva.

Ruidón : Un taureau pour l’histoire

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Vue de Palma del Rio depuis la finca de La Vega

Vue de Palma del Rio depuis la finca de La Vega

Province de Cordoue. La finca de La Vega, dont Joaquin Moreno de Silva est le propriétaire, est posée sur les collines saillantes situées au nord de Palma del Rio. Depuis l’embarcadero adossé aux rustiques arènes de tienta faites de pierre aux couleurs sépia, Don Joaquin observe d’un air sérieux la conclusion de la tâche campera. Derrière lui, un camion transportant deux cuatreños prend la direction de Madrid. Dans quelques jours un taureau défendra les couleurs de la devise lors d’une corrida concours. Au loin, Palma del Río est plongée dans la froideur d’une ombre qu’un épais nuage impose sur les terres de la vallée cordouane que l’homme a peuplées d’orangers. Un rayon de soleil parvient à franchir la barrière nuageuse pour rendre le sourire aux prés de La Vega. Là, sous les lumières blanches git certainement la source la plus pure du sang Saltillo de tout le campo bravo espagnol.

Depuis une après-midi de l’année 1985, le destin de l’élevage de Moreno Silva semble s’être envolé vers succès.Une après-midi qui marqua l’histoire de l’élevage et, plus généralement l’histoire de la tauromachie. La grâce du taureau Ruidón engendra une brillante descendance que nous allons évoquer et elle permit l’épanouissement total de la bravoure des taureaux fins et gris de Saltillo.

Embarquement pour Madrid

Embarquement pour Madrid

     I.  Pour le meilleur et pour le pire

Taureaux de Moreno de Silva

Taureaux de Moreno de Silva

Le 24 mai 1981, sur les terres de La Vega que les pluies de mars et le tendre soleil printanier ont transformé en un immense éden d’herbes folles, nait un frêle mâle qui allait marquer l’histoire de l’élevage de Moreno de Silva et qui allait permettre la sauvegarde d’une espèce peu convoitée par les toreros : l’encaste Saltillo. Si la vivacité et l’intelligence des taureaux élevés par Antonio Rueda de Quintanilla, Marquis de Saltillo, et par ses successeurs menaçait de malmener en piste les toreros, elles permirent cependant au Comte de Santa Coloma d’envisager un ambitieux croisement visant à doter d’une plus grande et d’une plus émouvante bravoure celle, plus tempérée et plus noble, qui caractérisait les taureaux qu’il avait acquis à D. Eduardo Ibarra. A partir de ce germe encore fragile, D. Joaquín Buendía sut trouver la parfaite alchimie qui allait permettre à la fleur d’éclore en parvenant à stabiliser sa composition, et il fut le seul à savoir la cultiver durant plus d’un demi-siècle, en faisant appel à la réserve de Saltillo qu’il avait conservée pure, en ne la croisant pas avec les vistahermosa d’Ibarra, quand le besoin se faisait sentir. En alliant la vivacité marquée du sceau de la classe du Saltillo à la généreuse noblesse de l’Ibarra, le Comte de Santa Coloma allait offrir durant presque un siècle une alternative. Avec la décadence du taureau de Saltillo émergeait un autre prototype, un prototype alternatif, celui que Joaquin Buendía parvint à stabiliser et à reproduire.

Ruidon, indultado por Ruiz Miguel

Ruidon-17, gracié par Ruiz Miguel à Caceres

Les heures sombres de l’encaste Saltillo allaient laisser place à une époque de splendeur qu’une partie de la presse tenta d’éluder, des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Le taureau Ruidon-17, né au printemps 1981, allait participer activement à la récupération durable de l’encaste et à la stabilisation d’un type morphologique et comportemental spécifique, unique en son genre : celui du petit taureau de Saltillo, brave à souhait, agile, allègre et émouvant.

Novillos "asaltillados" de Moreno de Silva

Novillos « asaltillados » de Moreno de Silva

Fréquemment on évoque les méfaits générés par des croisements intrafamiliaux, la consanguinité produite par celui-ci se traduit généralement par l’apparition de malformations physiques chez l’animal. De fait, pour faire face à ce problème, nombreux sont les éleveurs qui tentent d’ « ouvrir » les familles en apportant, par exemple, à une famille X la richesse du capital génétique d’une famille Y. D’autres, en revanche, optent pour une stratégie antithétique et parient sur la stabilité génétique d’une famille, dans le but de contrôler avec précision l’évolution de l’élevage par la diffusion d’un type faisant office de proto-type.

Joaquin Moreno de Silva fit se pari en faisant couvrir la vieille vache Ruidonera84, née en 1972, par un semental parent, issu de la famille des « bruyants », le taureau Ruidon-26. Ce dernier, fils de l’étalon Caballón, en couvrant la Ruidonera-84, donna un produit parfaitement équilibré, tant au niveau de sa morphologie qu’au niveau de son caractère. Son petit gabarit, léger et harmonieux, laissait entrevoir la source d’un torrent de bravoure. Son regard transmettait la bonté et la perspicacité que seuls les taureaux braves possèdent. Il fut embarqué une après-midi du mois de mai 1985 et prit la direction de Cáceres pour y être lidié le 30 du même mois.

Ascendance de Ruidon-16

Ascendance de Ruidon-16

     II. Montrer l’exemple

De toutes les grâces accordées lors des deux dernières décennies du XXème siècle, celle de Ruidón-17 est l’une des seules qui fit l’unanimité, tant au sein du public aficionado que parmi les professionnels. Aujourd’hui encore, nombreux sont ces aficionados qui se réfèrent à l’indulto de Ruidón-17 pour évoquer ce que doit être une grâce En tous points, la lidia de Ruidón, dirigée par Francisco Ruiz Miguel, fut exemplaire. Le petit taureau gris déboula du toril pour se jeter avec fougue dans les plis du capote du torero gaditan.

Ruidon-17 chargeant au galop face au picador Martin Toro

Ruidon-17 chargeant au galop face au picador Martin Toro

A trois reprises il plongea contre le cheval monté par Martin Toro, s’élançant lors de la dernière rencontre depuis le centre de la piste. Son engagement et sa perspicacité étaient tels qu’à trois reprises, il dut être sorti du cheval à l’aide des capotes pour être à nouveau placé à distance de celui-ci. Après avoir été soumis par la muleta dominatrice de Ruiz Miguel qui lui administra plus de cent trente-cinq muletazos, public et torero demandèrent en chœur la grâce du taureau. Alors, avant qu’une décision ne fût prise, la présidence ordonna l’entrée en piste du picador afin de vérifier, une fois pour toutes, le caractère exceptionnel de la bravoure du taureau. A peine était-il entré en piste que Ruidón-17 s’élança contre sa monture avec fougue. Sous les applaudissements du public, on le sortit du cheval pour le placer à l’extrême opposé. Une dernière fois, il répondit à la provocation du cavalier et le droit lui fut concédé de rejoindre les prés de La Vega pour y procréer jusqu’à la fin de ses jours.

Virutoso-10, vendu à Chaffick

Virutoso-10, vendu à Chaffick

Durant plus de trois mois il fut soumis à des soins afin de le sauver. Ses avant-bras étaient meurtris tellement il s’était employé sous le fer. Lorsqu’il fut rétabli, il couvrit plusieurs lots de vaches durant quelques années. Ses premiers fils âgés de quatre ans, Astudito et Aleman, furent lidiés dans les arènes madrilènes de Las Ventas en 1990. Par la suite, en couvrant des vaches de la fameuse famille des Virutosas de la maison, il donna deux taureaux importants. Le premier, Virutoso, fut vendu à Pepe Chaffick, alors propriétaire de l’élevage San Martin, chez qui il donna des produits d’une extraordinaire qualité.

Un autre fils de Ruidón-17, Virutito-18, fut approuvé par Joaquin Moreno de Silva. Ce dernier fut le père d’un semental, Tinajero-3, qui permit la consécration de l’élevage auprès des aficionados lors des dernières temporadas.

Descendance de Ruidon-17

Descendance de Ruidon-17

III. Tinajero 3 : Au bonheur des aficionados

Les vallons de La Vega au printemps

Les vallons de La Vega au printemps

A la fin des années 1990, Ruidón-17 marqua l’histoire de l’élevage, pour le meilleur et pour le pire. En effet, une épidémie de tuberculose se développa au sein du troupeau à cette époque et les abattages successifs le décimèrent très rapidement. Après plusieurs mois de recherches, Joaquin Moreno de Silva identifia l’origine de l’épidémie : Ruidón-17 avait contaminé de nombreuses vaches. Il avait causé la disparition de bon nombre de familles importantes de l’élevage et, par-là, il avait destabilisé l’ensemble de l’œuvre réalisée par D. Joaquin visant à récupérer la splendeur de l’encaste Saltillo.    

Parmi ses fils, l’un d’entre eux fut un levier fondamental, Virutito-18, pour sauver l’élevage du naufrage. En couvrant la vache Tinajera-72, il engendra un taureau sur lequel Joaquin Moreno de Silva put s’appuyer pour reconstruire son cheptel et stabiliser la caste au sein de celui-ci. Ce dernier portait le nom de Tinajero-3. Il fut lidié le 14 septembre 1994 non loin de la deuxième propriété que possède D. Joaquin non loin de Cuenca, dans les arènes de Horcajo de Santiago. Toréé par le matador de toros valencien, né à Xativa, El Califa, lequel était alors apodéré par Antonio Picamills, il fut gracié et put rejoindre les terres vallonnées de La Vega.

Rastrojero-24, lidié à Vic-fezensac en 2012, vainqueur de la corrida concours. (Crédit : Club Taurin Vicois)

Rastrojero-24, lidié à Vic-fezensac en 2012, vainqueur de la corrida concours. (Crédit : Club Taurin Vicois)

Deux de ses fils furent approuvés lors de l’épreuve du tentadero de mâle, Ruiseñor3, approuvé en 1999, et Luvino-6, approuvé en 2001. Ruiseñor-3 fut, jusqu’à cette année l’un des piliers actuels de la ganadería puisque il donna de nombreux taureaux de grande qualité. Un de ses fils, Golosina, couvre actuellement les vaches et s’apprête à remplacer son père puisque celui-ci ne couvrira plus  Parmi eux, les aficionados français se souviendront du magnifique novillo portant le nom de Diano-5 (Photographie de François Bruchet : www.camposyruedos.com), un petit taureau doté d’une immense bravoure, toréé en 2009 dans les arènes de Carcassonne ou de son frère Vivillo-14 toréé le 8 Août de cette même année par Francisco Pajares dans les coquettes arènes de Parentis-en-Born. Lors de la temporada 2012, un fils de Ruiseñor-3 répondant au nom de Rastrojero-24, lidié par le torero madrilène Ivan Garcia, gagna sa place au sein de la liste des taureaux importants de l’élevage en remportant le prix du meilleur exemplaire lidié lors de la Corrida Concours de Vic-Fezensac.

Descendance de Tinajero-3

Descendance de Tinajero-3

Les prochaines camadas que lidiera l’élevage de Moreno de Silva seront issues de l’illustre descendance qu’offrit le taureau Ruidón-17, ce qui laisse présager une période durant laquelle le taureau de Saltillo pourra certainement s’affirmer lors de ferias importantes et retrouver son prestige. C’est du moins tout le mal que nous pouvons souhaiter à cet élevage singulier.

Pour découvrir l’arbre généalogique de Ruidon-17, cliquez ici

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