Les aventures curieuses de Cortés, de Flores Albarran

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Sur les hauteurs de l’immense Sierra de Andujar, à quelques encablures du Sanctuaire de la Virgen de la Cabeza, repose dans l’oubli la propriété des héritiers de Flores Albarrán. Perdue au milieu de champs que le soleil de juin a séchés en quelques jours, la blanche bâtisse, qui fut jadis le foyer d’interminables conversations taurines, patiente sans que le moindre cliquetis de clés ne vienne perturber le silence qui l’enveloppe. Depuis le décès de l’oncle des actuels propriétaires de l’élevage, Daniel Flores Albarran, personne ne vit à la Medianeria. Les volets verts ne s’ouvrent qu’à de rares occasions, lorsque des visiteurs français, par exemple, viennent perturber le quotidien de la Medianeria pour y consulter ce qui constitue l’un des trésors d’un élevage aujourd’hui en période de transition. En effet, les quelques 200 vaches de ventre de la ganaderia ont été couvertes durant plusieurs années par un charolais afin d’attendre que n’adviennent des temps meilleurs. Depuis quelques mois, les reproducteurs braves ont repris le chemin des enclos dans lesquels paissent les vaches issues du croisement Santa Coloma via Buendia – Samuel Flores.

Pedro Luis Flores, héritier des Flores Albarran et propriétaire de l'élevage

Pedro Luis Flores, héritier des Flores Albarran et propriétaire de l’élevage

Dans ses modestes et sombres salons, la bâtisse abandonnée conserve secrètement depuis bientôt cent ans les livres originels de l’élevage dans lesquels sont répertoriés avec un soin tout à fait extraordinaire tous les animaux qui naquirent et vécurent là, dans les vastes prairies de l’immense propriété. Si chacun peut avoir une idée du format des livres des ganaderos anciens, personne ne peut imaginer ce à quoi ressemblent ceux rédigés par Pedro et par Fernando Flores Albarran, fondateurs de l’élevage du même nom. Une écriture délicate et merveilleusement soignée, accompagnée d’un curieux jeu de couleurs, permit aux Flores Albarran de conserver une trace écrite de l’histoire de leur élevage. Si la composition des livres et la calligraphie surprennent, le livre contenant la reseña de chacun des animaux lidiés ne cesse de surprendre de par la qualité des récits qui y sont rédigés. Précis et méthodiques, ils possèdent une évidente littérarité, faisant d’eux d’exceptionnels et surprenants objets.

Lorsque l’on explore le merveilleux ouvrage, on découvre un étonnant récit. Celui du taureau Cortés-87, fils d’une vache achetée par les Flores Albarran âgée de quatre ans à l’éleveur d’Albacete Valentin Flores Navarro, un animal brave qui, semble-t-il, fit preuve de courtoisie certaine. Peut-être était-ce dû à son nom… Ouvrons le livre à la page 591 et découvrons l’étonnant récit :

Le livre répertoriant les mâles de Flores Albarran

Le livre répertoriant les mâles de Flores Albarran

591. 87. Cortés. Negro Meano : né le 13 janvier 1933 [Il cherche à se réfugier]. Il semble être un novillo « moyen ». Note. Novillo B.

Lorsque le glorieux Mouvement National éclata, notre région eut le malheur de tomber aux mains des républicains jusqu’à la libération de mars 1939. Durant cette période notre ganaderia subit de nombreuses pertes, les taureaux étant parfois sacrifiés sur le champ, tués d’un coup de fusil dans les enclos de Medianeria ou bien réquisitionnés pour participer à des corridas organisées par les républicains. Cortés devait participer à l’une d’entre-elles, laquelle devait avoir lieu en octobre 1936 dans les arènes de Linares. Pour je ne sais quelle raison, le spectacle fut annulé et reporté au dimanche suivant. Durant ce laps de temps, un milicien qui soignait les taureaux dans les corrales des arènes obtint la confiance de Cortés. Sa noblesse fut telle que Cortés se laissa approcher et toucher, en premier lieu par le milicien, puis par tous ceux qui accédaient aux corrales.

Les aventures de Cortés, dans le livre des Flores Albarran

Les aventures de Cortés, dans le livre des Flores Albarran

Le jour de la corrida arriva, il entra en piste, chargeant tête baissée, avec classe et bravoure, et il parvint jusqu’aux planches avec fougue. A la suite de cela le milicien fit à son tour son entrée en piste et le taureau, le reconnaissant, le laissa le caresser. Observant cela, le public lui pardonna la vie et il rentra vivant aux corrales. Au cours d’un autre spectacle le milicien, tenant de la main une des cornes de l’animal, le conduisit jusqu’au centre de la piste sous les yeux stupéfaits des spectateurs. Là encore, il chargea sur tout ce qui vint le provoquer, sans jamais s’attaquer à son protecteur qu’il respecta fidèlement. Alors, on le ramena à Medianeria. S’il ne se laissait pas approcher au tout début, il finit par prendre confiance et les premiers qui parvinrent à le caresser furent Daniel Flores et Isidore Millan. Dès lors, quiconque essaya de s’en approcher put le caresser tranquillement sans qu’il ne fît le moindre mouvement étrange. Lorsque nous l’avons conduit à l’abattoir de Cordoue, il pénétra inopinément dans le jardin d’un paysan de Villa del Rio où il tua un âne pour lequel il fallut débourser 7 500 pesetas. Le mayoral Diego Exposito arriva à l’enfermer avec quelques vaches et on le tua là. Juan Antonio dut se rendre sur place pour régler le problème car sur place il y eut quelques disputes. 12 septembre 1944. »            

Cortés et le milicien

Cortés et le milicien      

A la recherche du printemps perdu

Santa Coloma de Joaquin Buendia sur les terres sablonneuses de La Amarguilla


« La beauté vient de ces espaces vides délimités par les fils ! Révéler, cacher. Désépaissir le monde. Ce qui est somptueux, c’est de voir à travers. La transparence… la finesse de la toile voile et encadre un morceau d’univers et ce faisant la révèle… exposer la beauté d’un être en la couvrant de dentelle… »

Carole Martinez. Le coeur cousu

La plaine de La Amarguilla

                L’air court discrètement sur la plaine sablonneuse qui s’étend jusqu’à Moron de la Frontera tel un corps inerte, écrasé par l’intense chaleur sèche que les derniers jours d’été imposent à la campagne andalouse. Il voyage péniblement entre les acebuches, immobiles squelettes aux apparences d’olivier infertile, et si discrètement, que les quelques feuilles fines qu’arborent leurs branches osseuses peinent à se mouvoir. Les acebuches ne poussent pas. Ils sont là, simples témoins. Ils témoignent, irrémédiablement, du vent et du temps qui passe. Ils souffrent comme l’anorexique marque son corps des souffrances qui le tourmentent et l’oppriment. Les terres de La Amarguilla sont sablonneuses, exemptes d’eau. Il faut attendre que le ciel se fâche et que les nuages, pèlerins de la Méditerranée, s’engagent depuis Cádiz dans ce couloir d’éther qui les conduit jusqu’à Saint Jacques de Compostelle pour que l’eau redonne vie à la flore.

Je longe les hauts murs blancs qui séparent l’intime du public, marqués par des crevasses que le temps et l’abandon ont arraché à l’édifice. Mes pas s’enfoncent dans le sable et dans le silence qui les accompagnent. Arrivé au pied de la façade principale de La Amarguilla, je contemple, à la fois ému et attristé, l’étrange scène. Un palais de campagne gît là, livré à la nature et à son désordre, comme l’on laisserait échapper innocemment un soupir de désespoir dans l’espace, et dans le temps.

Il y a plus d’une cinquantaine d’années, La Amarguilla respirait, elle se mouvait énergiquement, elle palpitait grâce à ces trente familles qui vivaient dans les modestes maisons basses et blanches, posées là, simplement, en ligne, derrière l’édifice principal devant lequel je me trouve actuellement. Elles cultivaient les terres et soignaient le bétail qui paissait en quantité sur les terres de la propriété. Aujourd’hui, l’homme a abandonné cette campagne andalouse austère, il a migré vers les villes. Entre les grilles rouillées qui s’érigent face à moi et qui me mettent à distance du passé, mon regard se plonge à travers chacune des fenêtres obstruées par des volets de bois, délabrés et clos. Là, mon esprit puise, à travers les invisibles éclats de beauté que la gloire, qui s’est pour l’heure absentée, laisse émaner les contours d’une histoire, les traits plus ou moins fins d’un corps jadis en vie. Reconstituer le corps absent, c’est percevoir puis approcher l’âme de l’être disparu.

J’observe à travers les grilles cet espace vide qu’est aujourd’hui La Amarguilla. Délaissée par l’homme, elle est livrée aux caprices de la nature. La Amarguilla s’érige en voile quadrillé, qui laisse entrevoir non-loin, juste là derrière, ce qui fut et qui aujourd’hui n’est plus. La splendeur de la famille Buendía est ce songe d’aujourd’hui qui, hier, n’était autre qu’une réalité concrète. L’empire puissant fondé par Juan Buendía au côté de son ami Felipe Bartolomé ne semble être aujourd’hui qu’un souvenir lointain, qui gît là, derrière les hauts murs blanchis à la chaux. Immobile face à l’imposant édifice construit au début du XIXème siècle, j’entends le chant percutant du corbeau qui, perché à la cime d’un immense palmier, martèle un vers monotone qu’il semble avoir dérobé à un poète vagabond égaré.

Cortijo de La Amarguilla, à Moron de la Frontera

La merveilleuse intuition

Rafael Surga

Toute aventure est, avant tout, marquée par un point de départ. Juan Buendía est né à la campagne, à la fin du XIXème siècle, dans le Cortijo de La Amarguilla où il grandit, entouré par l’oliveraie familiale. Durant de nombreuses années, les terres attenantes à la magnifique bâtisse servirent à la culture et à l’élevage, en particulier d’ovins. Cette activité rapporta gros à la famille Buendía qui, parallèlement récoltait les olives qu’offraient les acebuches de la propriété afin de produire une huile de grande qualité et des olives de table dont l’Espagne et l’Europe du Sud raffolaient. Ces activités prolifiques permirent à Juan Buendía et à son fidèle associé Felipe Bartolomé d’asseoir leur fortune et ils décidèrent d’investir en 1921, pour placer leur gain, en achetant l’élevage de Rafael Surga, un important propriétaire terrien andalou de la fin du XIXème siècle, dont avait hérité sa fille Rosalia. Celle-ci, ne voulant conserver le bétail brave coriace qu’élevait son père, d’origine Vazqueño, proposa aux deux associés de joindre à la vente de la propriété d’El Reboso, située dans la marisma andalouse et au sein de laquelle Juan Buendía et Felipe Bartolomé comptaient développer leur élevage d’ovins, l’élevage brave, fer et bétail compris dans la vente.

Felipe Bartolomé

Cependant, tout semble indiquer que les deux associés avaient flairé autre chose. Felipe Bartolomé était devenu le parrain de Joaquín Buendía, fils unique de son ami Juan. Tous deux avaient, semble-t-il perçu l’immense afición du jeune Joaquín pour lequel ils avaient décidé d’investir dans l’élevage de taureaux braves. Ils lui avaient confié en 1921 la responsabilité de diriger l’élevage de Surga. Au côté de Diego « El Moreno » il apprit les fondements de son nouveau métier tout en essayant d’apporter une esquisse de toréabilité aux Vazqueños originels. Joaquín Buendía, s’il ne parvint à améliorer substantiellement le comportement du bétail que son père et Felipe Bartolomé lui avaient confié, consolida la confiance que ces derniers avaient en lui. Il s’érigea rapidement en pilier fondamental pour le destin des deux familles : Buendía et Bartolomé.

De la matrice à la problématique de la mesure

Joaquin Buendia, à cheval dans sa propriété de Bucaré

                En 1932, une annonce dans un journal éveille l’attention du jeune Joaquin Buendía et de son père. Le Conde de Santa Coloma, âgé et ruiné, met en vente son élevage pour assurer, tant bien que mal, la survie de sa famille. Joaquín se souvient, au cours d’un entretien réalisé dans les années 1960, de ce moment-là. « Quand, avec mon père, j’ai acheté l’élevage du Conde de Santa Coloma, j’avais perçu qu’elle possédait un fond de bravoure important. La première chose qu’il faut chercher lorsque  l’on élève un taureau brave, c’est avant toute chose la bravoure. Avec cette base, il est possible de travailler. »

Pourtant, l’élevage du Conde de Santa Coloma était à ce moment-là au plus bas. L’âpreté des taureaux qu’il élevait n’attirait aucunement les toreros. Juan Belmonte commenta un jour à José Sánchez Elena, qui durant de longues années supervisa la sélection au campo des taureaux lidiés dans les arènes régies par Manolo Chopera et sa famille, l’anecdote suivante :

Entra en piste un taureau du Conde de Santa Coloma. Ses cornes étaient verdâtres et la mort brillait dans son regard. José (Gómez, « Joselito El Gallo ») le domina peu à peu au capote avant que Camero ne le pique. Il lui administra deux piques, qui s’ajoutèrent au refilón que lui avait donné le picador de réserve. José s’adressa alors à Camero et lui dit : « ne le pique plus, ç’en est assez ». C’est la seule fois que je vis Joselito se tromper. Imaginez comment devait être le taureau pour que je n’ose sortir du burladero et pour que je n’intervienne pas au quite… A la muleta le taureau de Santa Coloma se grandit et José ne put le dominer. C’est, je crois, le taureau le plus fin, le plus vif, et qui m’a fait vivre la peur la plus grande, que j’ai rencontré tout au long de ma carrière.

Le soir venu, mes partisans s’enorgueillirent d’avoir assisté à l’échec de mon rival. Lorsque je descendis de ma chambre d’hôtel, tous m’embrassèrent et me félicitèrent. Le plus avisé d’entre eux m’interpela et me dit : « Quelle faena aurais-tu réalisée si tu avais touché ce taureau… » Je lui répondis de la sorte : « Il semble que vous n’avez pas assisté à la corrida. N’avez-vous pas vu que je ne suis pas sorti du burladero ? N’avez-vous pas vu que je n’ai pas participé au quite ?»

« Bravío », un des plus fameux et des premiers taureaux de Santa Coloma issus du croisement Ibarra-Saltillo, lidié à Madrid par Saleri II en 1919.

Juan Belmonte et ses rivaux ne voulaient désormais plus affronter les taureaux issus de l’ambitieux croisement imaginé par le Comte. Démodé, l’élevage de Santa Coloma était d’une complexité indéniable puisque ce dernier avait eu l’audace de croiser deux encastes absolument différents : les osseux et nobles ibarreños, au pelage noir et roux, acquis à Manuel Fernández Peña de Séville et les fins taureaux gris lesaqueños du Marquis de Saltillo. En effet, après avoir acheté l’élevage de Fernandez Peña, tout en conservant pures chacune des lignées, le conde de Santa Coloma avait décidé de faire couvrir une partie des vaches ibarreñas par des sementales d’origine Saltillo, afin d’apporter à la douceur des Ibarras la bravoure piquante et la classe des petits taureaux gris. Le résultat fut, un premier temps, positif. Le taureau du Conde de Santa Coloma avait gagné en qualité et en race. En conservant une partie de son troupeau de pure origine Saltillo et d’ascendance Ibarra, il se donnait la possibilité de trouver là, en cas de nécessité une réserve providentielle.

Le Conde de Santa Coloma avait créé un véritable dispositif, c’est-à-dire un système complexe et riche à partir duquel était possible un grand nombre d’interactions, qui allaient permettre la création d’une multitude de types de taureaux différents. Ce dispositif, ou cette « matrice d’interactions potentielles »  pour reprendre la définition proposée par Bernard Vouilloux, allait donner naissance aux encastes Buendía, Graciliano Perez Tabernero ou Coquilla aujourd’hui sur le point de disparaître.

En s’ouvrant à un champ immense d’interactions possibles, la ganaderia du Conde de Santa Coloma s’exposait à la complexité de la gestion de ces interactions. En effet, si la liberté acquise élargissait le spectre de possibilités d’action, la gestion mesurée qu’elle supposait offrait, en même temps et à contre-pied, le principe de la propre dissolution du dispositif conçu.

Âgé, le Conde de Santa Coloma ne vivait plus qu’à Madrid, dans les années 1930. Il n’assistait plus aux tentaderos et la gestion de l’élevage ainsi abandonnée à des mains peu délicates entraîna ce dernier dans un gouffre destructeur. Seul un homme providentiel pouvait, à base de travail et de patience, sauver le travail réalisé par Santa Coloma en trouvant la bonne mesure dans la gestion des interactions au sein du dispositif : Joaquín Buendía allait avoir la lourde responsabilité de mener à bien ce projet.

Très typé Ibarra, un taureau de Joaquin Buendia contemporain.

A la recherche de l’ingénieux équilibre

Le Palais de San José de la Jarreta, communément appelé Bucaré

                En 1932, Juan Buendía et Felipe Bartolomé souhaitent rester discrets. Personne ne doit être au courant de la transaction qui est en train de germer, entre El Reboso et la finca San José, communément appelée Bucaré, où le Conde de Santa Coloma élevait ses taureaux. Un homme au nom pour le moins étrange, Pepe Ladron (voleur, en espagnol) de Guevara, effectue en sous-marin les aller-retours d’une propriété à l’autre,  jusqu’à ce que l’accord soit trouvé. Juan Buendía et Felipe Bartolomé acquièrent la totalité de l’élevage du Conde de Santa Coloma, soit un total de 230 vaches de ventre auxquelles s’ajoutèrent 56 vaches de pure origine Saltillo.

Finca Bucaré

Plus surprenant, le contrat de vente stipulait que le conocedor de l’élevage, Curro « El Alegre », dont le fils travailla jusqu’à sa mort en tant que mayoral à Bucaré, devait accompagner les deux nouveaux propriétaires dans leur aventure. Aussi, les domestiques employés par la famille Santa Coloma passèrent sous la protection de la famille Buendía qui vint occuper le Cortijo de San José. Celui-ci avait appartenu à une famille d’immigrés vénitiens dont le nom, Bucarelli, fut déformé par les hommes de la campagne, et transformé en Bucaré. Nombreux étaient ces immigrés italiens qui, au retour de leur expédition en Amérique, s’installèrent en Andalousie au XVIIIème siècle.

Lors de l’achat, Felipe Bartolomé conserva le fer de Surga et quelques-unes des meilleures vaches ibarreñas que son filleul, Joaquin Buendía, avait soigneusement sélectionnées, auxquelles s’ajoutèrent la partie de l’élevage du Conde de Santa Coloma acquises au côté de Juan Buendía. Ces vaches originelles constituèrent un noyau à partir duquel put s’effectuer la transition. En effet, Felipe Bartomé conserva un lot de vaches, une cinquantaine environ, qui permirent à Joaquín, dont l’afición ne faisait que croître et à qui l’on avait confié la direction des deux fers familiaux, de posséder une réserve de caste provisoire.

Mâle de Joaquin Buendia, paissant sur les terres de Bucaré

Dès lors, le destin des deux élevages, celui de Joaquín Buendía et celui de son parrain, Felipe Bartolomé, allait être un seul et unique destin puisque le premier les géra simultanément, tout en imposant les mêmes critères de sélection à l’un et à l’autre. Les vaches achetées au Conde de Santa Coloma furent transférées à la propriété Mojón Blanco, non loin de Séville, à Lebrija, et les mâles prirent la direction de Los Almendrillos, située au pied du village de Las Cabezas de San Juan, le temps que Bucaré ne soit équipée d’enclos et de placita de tienta. Ce n’est qu’à partir des années 1940 que Joaquín Buendía vint occuper les terres marécageuses de Bucaré afin qu’y paisse son bétail. Après dix ans de recherche précautionneuse et de sélection rigoureuse, l’élevage de Joaquín Buendía pouvait enfin être présenté au public le 27 Juin 1943, dans les arènes de Las Ventas à Madrid. Deux jours plus tard, c’était l’élevage de Felipe Bartolomé qui lidiait sa première corrida dans les arènes de la capitale.

Antoñete et un taureau de Felipe Bartolomé à Madrid

Quand la terre crépite

Mojon Blanco et ses douces collines

       Dans le salon austère de Mojón Blanco, José Luna Martínez s’est assis autour de la table, trois-quart face. José sait rester discret. Il est né au campo, au contact de la terre. Il grandit à Bucaré, où travaillait son père, auprès des taureaux qu’élevait depuis une quinzaine d’années Joaquín Buendía. Toute sa vie, il vécut auprès de celui-ci.

Le visage mat de José Luna semble avoir été pétri par le soleil qui, l’été durant, morcelle la terre et dessèche la végétation andalouse. Deux yeux obscurs logés sous les sourcils effilés de l’homme laissent transparaitre une immense tendresse. Ou peut-être brille encore la tendresse qu’éprouvait don Joaquín pour le jeune José lorsqu’il s’adressait à lui d’un simple « Niño » ? Si José Luna, aujourd’hui mayoral de l’élevage de Felipe Bartolomé, a vécu une grande partie de l’ère Buendía, il est sans aucun doute celui qui évoque avec le plus de justesse la personnalité d’un homme hors du commun : Joaquín Buendía.

Enfant, José observait D. Joaquín diriger d’une main de maître l’élevage. Il se souvient de ces tentaderos lors desquels D. Joaquín imposait, sans cri aucun, la lidia que le torero se devait d’offrir à la vache afin que celle-ci révèle ses qualités… et ses défauts. Les figuras qui, charmées par l’équilibre nouveau obtenu par l’éleveur andalous, revinrent alors fouler l’arène de tienta de Bucaré. José se souvient que là, si le torero, qu’il soit important ou qu’il ne le soit pas, ne plaçait pas l’animal à l’endroit indiqué par Don Joaquín, ce dernier invitait cordialement son hôte à renouveler le placement jusqu’à ce que la vache ou le mâle mis à l’épreuve ne se trouve à l’endroit idoine. José Sanchez Elena signe les phrases suivantes :

Sanchez Elena, devant l’entrée de la finca, en compagnie de Joaquin Buendia et de trois de ses enfants.

 Je ne peux pas témoigner des premiers tentaderos réalisés par Don Joaquín parce que je ne les vis point, cependant je les imagine. En revanche, je peux parler de ceux qui ont eu lieu ces vingt dernières années. Les tientas de mâles en plein champ ou de femelles qui se déroulent dans les arènes attenantes à la maison de Don Joaquín Buendía sont le parfait exemple de ce que doit être, et de comment doit être mené à bien ce labeur. Il est nécessaire pour ce faire de posséder la mesure exacte du temple, de la vitesse, de la bavoure, des lieux de refuges, des sens, de la distance, du caractère. Joaquín Buendía maîtrise à la perfection tous ces concepts et lorsque nous assistons à une tienta, nous restons à jeun. Naturellement, il ne dit rien à personne, si ce n’est à ses fils afin que ceux-ci sachent continuer son travail lorsqu’il n’est pas là.

Pepe Luna, conocedor de l’élevage de Felipe Bartolomé

José Luna, assis à la table du salon, toujours en position trois-quarts face, corrobore les propos tenus Sánchez Elena. « Joaquín Buendía, raconte José Luna, passait ses journées à cheval, lorsqu’il ne conduisait pas ses enfants (il en eut treize) au collège. Soit il embarquait une corrida, soit il se promenait au cœur du troupeau afin de vérifier le bon état de santé de chacune des bêtes. Sa vie se trouvait au milieu des taureaux, pour lesquels il éprouvait une immense passion. »

Aussi, il se souvient que Don Joaquín surprenait fréquemment ses proches en émettant, par exemple, un avis positif sur un novillo uniquement après l’avoir vu galoper au campo… Tout le monde se demandait ce qu’avait bien pu voir Don Joaquín en ce taureau… Une fois en piste, ce dernier confirmait les espoirs émis par le maître de Bucaré.

Adolescent, lorsque José Luna put accompagner D. Joaquín à cheval, il le suivit dans les près de la finca. Dès lors une relation bien particulière s’établit entre les deux hommes. Les paroles de José Luna sont teintées de douceur comme un ciel qui s’émeut au coucher du soleil.

Lorsque nous parcourions le campo à cheval, Don Joaquín avait pour habitude de me demander mon avis. Il me disait : « Niño, comment trouves-tu ce taureau ? » Lorsque je répondais, il m’indiquait toujours avec humilité et délicatesse quel était son point de vue. Don Joaquín parlait peu. Il aimait transmettre son savoir, sans jamais l’imposer. Sans trop user non plus de paroles. Il savait transmettre sans parler, car on lisait parfaitement dans son regard ce qu’il voulait exprimer. Quand nous étions tous les deux au milieu des vaches, il me demandait parfois quel était le numéro de l’une d’entre-elles. « Tiens, la Bonarilla-799, me disait-il. Elle vient d’une famille Ibarreña. » A partir d’un simple numéro, il connaissait l’ascendance de la vache et il savait évoquer, sans se tromper, la descendance de celle-ci. Rarement Don Joaquín te disait que tu avais fait quelque chose correctement, ou bien que tu n’étais pas trompé. Il restait silencieux, et dans son regard tu percevais la satisfaction qui était la sienne.

Joaquin Buendia, durante une faena d'Acoso y Derribo, avec son ami José Luis Cañaveral, actuel propriétaire de la ganaderia de Guadaira.

Joaquin Buendia, durante une faena d’Acoso y Derribo, avec son ami José Luis Cañaveral, actuel propriétaire de la ganaderia de Guadaira.

Adulte, José, bénéficiant de la confiance de Joaquín, vit comment ce dernier lui confia la responsabilité de représenter l’élevage jumeau de Felipe Bartolomé. Lorsque les deux ganaderías partagèrent l’élevage matriciel en 1959, afin d’éviter de complexifier d’avantage la succession, à la mort de D. Felipe Bartolomé, José s’en fut vivre à Mojón Blanco. Il avait alors vingt-neuf ans.

Mâles de Felipe Bartolomé, galopant sous les yeux de José Luna, une matinée de septembre à Mojón Blanco (Utrera).

Mojon Blanco : pierre de patience

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Aujourd’hui le soleil plaque lourdement au sol son âpreté, il jette tout l’amertume de l’oubli dans les interstices qui séparent la terre craquelée. Là, l’oubli. Plus loin, l’absence. Là-bas, le désarroi. Mojón Blanco attend désormais solitaire, elle polit lentement mais sûrement sa pierre de patience. Cette pierre, ce sont les taureaux gris qui attendent paisiblement sur les prairies desséchées de la propriété. Ils ont pris eux-aussi une forme ronde, tout comme ces vallons que les pluies lointaines ont façonnés. La ganadera, Fati, comme l’appelle José Luna avec tendresse, tente sous ses conseils de préserver un trésor génétique qui sombre peu à peu dans l’oubli. Lentement, comme l’on danse une valse silencieuse, Fatima et José Luna cheminent tous deux sur un sentier inconnu, convaincus que celui-ci conduit à une quelconque source de vie. Car oui, à Mojon Blanco l’on ne conçoit pas de construire tout seul.

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Parrita et un taureau de Felipe Bartolomé à Mont de Marsan en 1950

Parrita et un taureau de Felipe Bartolomé à Mont de Marsan en 1950

Durant plus d’un demi-siècle, les élevages de Joaquin Buendia et de Felipe Bartolomé se construisirent ensemble. Joaquin Buendia gérait, parallèlement au sien, l’élevage des héritiers de son ami Felipe, ce qui expliqua que nombreux furent les sementales portant le fer du Conde de Santa Coloma (propriété de Joaquin) qui couvrirent les vaches de Felipe Bartolomé. Etrangement, ceux de Felipe Bartolomé qui couvrirent les vaches de Don Joaquin furent bien moins nombreux puisque l’on n’en dénombre pas plus de quatre ou cinq parmi lesquels se trouvent Clavón, Granito et Hocicudo. Lorsque les deux élevages cessèrent de collaborer, à la mort de José Luis Buendia, fils de Don Joaquin, l’un et l’autre entreprirent une chute vertigineuse. La ganaderia de Felipe Bartolomé disparut irrémédiablement des férias de premier plan et les taureaux de Joaquin Buendia furent alors affrontés par des toreros modestes. Aujourd’hui, les cardenos de José Luis, petit-fils de Joaquin, semblent oubliés tels ces fantomes qui peuplent nos esprits lorsque la nuit tombe, sur les terres sablonneuses de La Amarguilla au sein desquelles ils avancent péniblement.

Taureau de Joaquin Buendia paissant sur les terres de La Amarguilla en 2011

José Luna ne perd cependant pas espoir, il sait à quel point est riche la matière première dont il dispose. Pour preuve, une des vaches qu’il a élevée et sélectionnée donna à un second petit-fils de Don Joaquin, l’ancien rejoneador Javier Buendía, le semental qui lui permit de reconstruire l’élevage familial que l’héritage avait fractionné et affaibli. S’appuyant sur la descendance, entre autres, du fameux taureau Marquito d’Ana Romero, qu’Ortega Cano gracia dans les arènes de Grenade en 1994, Pepe Luna sait que seule la patience portera ses fruits. Une lueur d’espoir galope brillamment dans son regard comme le firent Juanillo, Tijerito, Arriero et Cafetero dans les capes de Julio Robles et d’Ortega Cano une après-midi de mai 1987.

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Au commencement était Rivero

Photographie publiée dans le numero 977 d'Aplausos d'un embarquement à Bucaré

Photographie publiée dans le numero 977 d’Aplausos d’un embarquement à Bucaré

Etre éleveur, c’est avant tout l’histoire d’une rencontre au cœur du sensible. L’homme ne vit que par sa rencontre avec le taureau, il ne le sélectionne et ne l’élève que parce que son instinct, sa sensibilité, le convainc qu’il doit croire en lui. Ce qui distingue le bon ganadero du mauvais, c’est sa capacité à accueillir, dans le réceptacle de sa sensibilité, à analyser et à travailler, ces informations invisibles que lui transmet l’animal. La chance intervient, bien évidemment, la qualité et la pertinence de l’investissement réalisé aussi, la tactique de sélection employée, en somme un ensemble de compétences techniques mises à l’épreuve du réel, de l’imprévu, de l’aléa. Ceci semble évident, mais l’ensemble de ces compétences ne fait pas d’un homme un bon ganadero. Se distinguera dans le temps, sur le long terme, celui qui réellement sera capable de percevoir en tel ou tel animal la capacité à transmettre ses vertus. Et, sans aucun doute, dans ce domaine Joaquin Buendía excella.

Le fameux semental Rivero-9, premier grand semental de l'élevage de Joaquin Buendia, dans les salons de Bucaré

Le fameux semental Rivero-9, premier grand semental de l’élevage de Joaquin Buendia, dans les salons de Bucaré

Lorsque son père Juan et son parrain Felipe Bartolomé achetèrent au Conde de Santa Coloma son élevage, une curieuse rencontre eut lieu. Arrivèrent les premières vaches du Conde à Mojón Blanco, l’une d’entre-elles allait marquer le destin de l’élevage : elle portait le nom de Rivera et, dans son ventre grandissait un mâle singulier, Rivero, qui allait naître en 1933 et que l’on allait marquer du numéro 9 lors de l’herradero. Joaquin Buendia allait trouver en Rivero-9 le semental fondateur de l’élevage puisqu’il put s’appuyer sur celui-ci pour édifier l’ensemble de sa ganaderia durant les 17 années de vie de l’animal. Cet animal extraordinaire que fut Rivero est à l’origine de la rame prédominante de Buendia puisqu’aujourd’hui la quasi-totalité du campo bravo d’origine buendia provient de ce taureau. Don Joaquin confia l’histoire de Rivero à la revue Toro :

« Rivero fit partie de ces taureaux qui consolident une ganaderia, comme le furent plus tard son fils Olivero-5, son petit fils Calesero ou bien son arrière-petit-fils Lisito-115, lequel était le fils Tramillero-113. Regardez quel type de taureau fut Rivero : lorsque nous l’avons tienté, il tomba au centre de la piste et, s’appuyant sur ses chevilles, il chargea de nouveau le cheval du picador. Il correspond à ce type de taureaux qui structure et maintient une ganaderia et qui sont toujours nécessaires. De fait, ce taureau vécut dix-sept ans. »

Couverte par un autre mâle, la mère de Rivero donna un autre semental, Rivero II, qui ouvrit une seconde rame, celle du semental Armillita. Quatre générations plus tard, les deux lignées se rejoignaient en un taureau fondamental : Lisito-115.

Le summum et la consécration

pelea de torosSi Joaquin Buendia était parvenu à stabiliser un type de taureau spécifique grâce à Rivero-9 et si ce taureau lui avait permis de reconquérir la confiance des toreros, confiance qu’ils avaient perdue durant la dernière décennie lors de laquelle le Conde de Santa Coloma avait dirigé l’élevage, Lisito-115 fut ce semental qui consacra Don Joaquin parmi les meilleurs éleveurs de son époque. Dans les veines de ce taureau, qui provenait du Tramillero-113, petit-fils du Rivero-9, et de la Lisita-555, petite-fille du Rivero II, coulait le sang Saltillo que Joaquin avait conservé en préservant une souche pure et en ne la mélangeant avec aucun semental issu du croisement Ibarra-Saltillo.

José Luna se souvient parfaitement du Lisito-115. « De tous les sementales que j’ai vus au cours de ma vie, il est sans aucun doute le summum, « el no va más », ce que l’on fait de mieux. Ce taureau couvrit un nombre de vaches extrêmement élevé. Dans chaque corrida que nous lidions à ce moment là, quatre ou cinq taureaux étaient des fils du Lisito-115. Ce semental apporta à l’élevage une régularité extraordinaire et il permit à Joaquin d’ouvrir de nouvelles rames qu’il explora et qu’il exploita tout au long de son aventure ganadera. » En effet, Buendia put structurer son élevage autour de la rame du Zurraqueño-14 et de Tejon-I 17, tous deux descendants directs, petits-fils de Lisito, à partir desquels il élabora croisements et stratégies de sélection. Ces deux sementales structurèrent et stabilisèrent l’élevage.

Dans le salon sombre de Mojón Blanco, José Luna me conte l’histoire de Zurraqueño-14 qu’il a vu tienter dans l’intimité des arènes de Bucaré.  « Don Joaquin avait enfermé ce jour-là six novillos afin qu’ils fussent testés. Je me souviens parfaitement que les six premiers n’avaient pas donné le jeu que Joaquin espérait d’eux. Alors, tout à coup, se tournant vers moi qui étais encore tout jeune, il me dit : » Niño, nous ne pouvons rester sur une telle déception. N’y aurait-il pas un mâle qui fasse l’affaire ? » Je lui répondis alors qu’un cárdeno dont la mère avait été excellente lors de l’épreuve de la tienta paissait non loin des arènes et que celui-ci m’inspirait confiance. Nous allâmes alors le chercher et nous l’enfermâmes en quelques minutes. Ce novillo fut réellement extraordinaire. Il le fut de par son comportement en piste mais aussi car les produits qu’il engendra furent d’une qualité supérieure. » Il donna à Don Joaquin sept sementales parmi lesquels on retrouve Chivito-75, un animal extrêmement volumineux, que Manolo Chopera acheta pour constituer son élevage de Martinez Elizondo et qu’il utilisa afin d’augmenter le volume du Buendia d’origine.

Zurraqueño-14 avait pour grand-père maternel et paternel Lisito-115, ce qui supposait un taux de consanguinité élevé. Celle-ci est à l’origine de la dimension réduite de la queue du Zurraqueño, caractère morphologique qu’il transmit fréquemment à ses descendants.

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Une réserve providentielle

Semental de Juan Luis Fraile, tienté par David Mora en 2012, d'origine Graciliano Pérez Tabernero

Semental ibarreño pur de Juan Luis Fraile, tienté par David Mora en 2012, d’origine Graciliano Pérez Tabernero

Après deux années de croisements précautionneux, le jeune Joaquin Buendía était parvenu, nous l’avons dit précédemment, à fixer un type morphologique et comportemental relativement homogène en définissant les fondements de sa pratique de croisements. Ainsi, il avait décidé de ne conserver, au début de l’aventure, que des sementales de pure ascendance saltillo afin de marquer clairement un virage conduisant la partie ibarreña du Conde de Santa Coloma vers une forme mixte, plus fine, plus brave, en définitive, plus asaltillada. Pour ce faire, il avait préservé jalousement, et ce durant plus d’une quarantaine d’années, environ quarante vaches de pure origine saltillo, dans le but de pouvoir puiser dans cette réserve providentielle quand le besoin s’en ferait ressentir.

En parvenant à s’installer durablement parmi l’élite des ganaderos espagnols, son modèle de selection, cet ambitieux croisement, attira l’attention de nombreux éleveurs qui avaient acquis ou hérité une des parties ibarreñas de l’élevage du Conde de Santa Coloma. En effet, avant de vendre à Juan Buendia et à son associé Felipe Bartolomé, Paco Coquilla et Graciliano Pérez Tabernero avaient acquis au Conde une partie majoritairement ibarreña pour former leurs ganaderias respectives. Voyant le prestige obtenu par Buendia avec les fruits du croisement ibarra x saltillo, tous les éleveurs qui acquirent ou héritèrent du bétail de Paco Coquilla (Sánchez Fabrés, Sánchez Arjona), de Graciliano Pérez Tabernero (sauf Juan Luis Fraile) et de son frère Alipio (Ana Romero, Hoyo de la Gitana et Pilar Población), qui avait fondé son élevage à partir de 120 des vaches de Graciliano et du semental Hornero, croisèrent à un moment de leur histoire leur bétail avec un ou plusieurs sementales d’origine Buendia, plus ou moins asaltillado. Tour à tour ils achetèrent à Don Joaquin des sementales approuvés par l’éleveur andalou. Certains eurent plus de chance que d’autres dans cette aventure visant à un rafraîchissement de taille.

Utrero de Pilar Poblacion, propriété de Julio Pérez Tabenero

Utrero de Pilar Poblacion, propriété de Julio Pérez Tabenero

Les fils d’Alipio Pérez Tabernero, Ignacio (dont les fils sont aujourd’hui propriétaires de l’élevage d’Hoyo de la Gitana), et Fernando, (père de Julio Pérez Tabernero qui gère actuellement la ganadería de Pilar Población) élevaient les Santa Coloma ibarreños que leur père avait acquis en 1925 à leur oncle Graciliano Pérez Tabernero. Dans les années 1970, Ignacio Pérez Tabernero acheta à Joaquin Buendia le taureau Fuentecillo-35, né en 1961 en terres andalouses, qui devint fameux après avoir couvert durant plus de quinze années les vaches que possédaient les fils d’Alipio Pérez Tabernero. Dans les deux élevages, Fuentecillo-35 apporta qualité et bravoure, teignant le bétail de gris et de pelages hétérogènes. Fuentecillo-35 donna aux héritiers d’Alipio Pérez Tabernero deux grands taureaux qui, une fois approuvés, permirent au croisement « graciliano x buendía » de perdurer dans le temps. Le premier, Trompetero-222, leur offrit un semental, Pies de Barro-11, né en 1968, alors que le second, Cuatrero-66, né quatre années avant son frère, allait offrir de bien meilleurs résultats et satisfaire de la sorte les éleveurs qui avaient envisagé ce croisement. Deux des fils de Cuatrero-66 furent sélectionnés pour pérenniser le croisement au sein des élevages des héritiers d’Alipio, Navarro-23 né en 1969 et Pregunton-52 né l’année suivante. Lorsque les deux frères se séparèrent dans les années 1970, Pregunton-52 s’en alla couvrir les femelles qui étaient restées sous la protection de Fernando Pérez Tabernero et de son épouse Pilar Población et que le couple préservait sur les terres de Fresno Alhandiga.

SONY DSCEn définitive, Fuentecillo-35 et son fils Cuatrero-66 ouvriraient une brèche dans le bloc de Graciliano pour apporter plus de douceur et de qualité aux taureaux élevés par les héritiers d’Alipio. Ignacio Pérez Tabernero et ses enfants, satisfaits par le croisement réalisé, s’appuyèrent sur les fruits de celui-ci pour construire leur élevage et le positionner parmi les ganaderias préférées des aficionados toristas français. Les enfants de Fernando Pérez Tabernero, avec Julio Pérez Tabernero à la tête de la ganaderia de Pilar Población, optèrent dans les années 1980 pour un retour vers le Graciliano à prédominance ibarreña. Ainsi, Fernando et ses enfants introduisirent trois reproducteurs empruntés à Juan Luis Fraile. Le premier, Costurero-30 était âgé de dix ans lorsqu’il arriva à Fresno pour marquer les premiers pas du virage qu’allait effectuer l’élevage vers l’ibarra de Graciliano. L’année suivante, en 1986, ce fut au tour de Macarra-68, né en 1982, de venir couvrir les vaches marquées du fer de Pilar Población, lequel donna au ganadero salmantin deux sementales approuvés, Marmolejo-33 et Pies de Plomo-29, issus respectivement des camadas de 1986 et de 1987.

Pies de Yerro-44, né en 2000, de Pilar Poblacion, issu du croisement avec Fuentecillo et du rafraîchissement avec le Macarra-68 de Juan Luis Fraile

Pies de Yerro-44, né en 2000, de Pilar Poblacion, issu du croisement avec Fuentecillo et du rafraîchissement avec le Macarra-68 de Juan Luis Fraile

Marquito-14, indulté par Ortega Cano à Granada en 1994

Marquito-14, indulté par Ortega Cano à Granada en 1994

Ana Romero, qui avait acheté en 1963 la moitié de l’élevage d’Alipio Pérez Tabernero et qui était liée d’une grande amitié avec Joaquin Buendia, fit couvrir ses femelles exclusivement par des sementales de don Joaquin. Alors la ganaderia de Cadiz perdit peu à peu ses pelages obscurs bien qu’aujourd’hui encore l’on puisse rencontrer des taureaux osseux, musclés et noirs sur les terres de Las cobatillas, chez Lucas Carrasco et sa mère, Ana Romero. Le sang asaltillado des Buendia absorba peu à peu le sang ibarreño. Parmi les sementales historiques de Joaquin Buendia qui saillirent les femelles d’Ana Romero, Avellanito-30, issu de la rame de Tejon I – 17, donna à Lucas Carrasco le fameux taureau Marquito-14 gracié par Ortega Cano à Grenade en 1994. Cliquez ici pour voir la vidéo de la lidia de Marquito-14.

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Cuatreño de Paco Coquilla, avant le croisement avec Buendia que réalisa Sanchez Fabrés

Cuatreño de Paco Coquilla, avant le croisement avec Buendia que réalisa Sanchez Fabrés

Du côté des Coquillas, Sanchez Arjona tenta de rafraîchir le sang de son élevage en introduisant en 1964 le taureau Cirujano-5 que les frères Rodriguez Pacheco avaient acheté à Felipe Bartolomé. Ne donnant pas de bons résultats, il fut éliminé et ses traces se perdirent au fil du temps. En revanche, Sanchez Fabrés opta pour un rafraichissement bien plus conséquent en achetant en deux temps à Manolo Chopera deux novillos frères. Observant les magnifiques résultats obtenus par le croisement réalisé à partir de Choricero-37 le premier, né en 1983 de la vache 972 et du taureau Cerilero-6 tous deux de Joaquin Buendia, Alfonso Sanchez Fabrés décida d’acheter un frère du 37, le Choricero-12 qui ne donna pas entière satisfaction.

Un des fils du Choricero-37 fut indulté en 1991 au cours d’une novillada célébrée dans les arènes d’Abarran. Il portait le nom de Soberano-5 et il était né en 1988. C’est autour de ce taureau que Juan Sánchez Fabrés élabora sa sélection jusque dans les années 2000. De la même famille des « souverains », le novillo Soberano-2, fils du Choricero-12, lidié le 11 novembre 1996 dans les arènes de Saint Sever pour lequel la grâce fut demandée.

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D’autres sementales tels que Cordon-27 et Jumaquero-12, marqués du fer de Martinez Elizondo et, par conséquents, originaire de Buendia, saillirent les vaches à Pedro Llen avec, cependant, moins de succès que Choricero-37.

Extrait du livre généalogique de Sanchez Fabrés dans lequel apparaît Soberano-5

Extrait du livre généalogique de Sanchez Fabrés dans lequel apparaît Soberano-5

Les filiations occultes

En donnant la vie à treize enfants, Joaquín Buendía allait générer le germe de la dissolution de son œuvre. Les vicissitudes qui animèrent les relations familiales entraînèrent la diffraction du brillant rayon lumineux que représentait le prestige acquis par la devise bleu et rouge. Afin de préparer un héritage qui s’annonçait complexe, Joaquin Buendía profita de la possibilité de créer des fers annexes au sein de l’Union de Criadores de Toros de Lidia. Ainsi, naquirent les fers de Rehuelga, de Bucaré et de La Amarguilla, lesquels furent répartis parmi les treize enfants du couple Buendia. L’ainé, José Luis Buendia, allait conserver le fer original alors que quatre des enfants, Rafael, Mari Cruz, Luis et Juan Carlos allaient devenir les propriétaires de Rehuelga ce pourquoi le fer de cet élevage joint les formes du 4 et du B de Buendia. Le fer de Bucaré prit la forme d’un 6 empruntant au « b » ses rondeurs, illustrant le nombre d’enfants propriétaires. A la tête de ce dernier groupe se retrouva le rejoneador Javier Buendia. La Amarguilla, qui était revenue à Maria, José Luis Buendia et à son frère Joaquin, fut rapidement rachetée par José Luis avant qu’il ne revende les droits du fer aux propriétaires de la Ganaderia de San Miguel. Ainsi, il se retrouva à la tête d’un élevage conséquent, face à un défi de taille : retrouver la confiance des toreros de premier plan et maintenir le positionnement de l’élevage dans les férias de premier plan.

Cotorro (photographie du haut) et Galonero (bas). Photographies extraites d'un reportage publié sur Aplausos.

Cotorro (photographie du haut) et Galonero (bas). Photographies extraites d’un reportage publié sur Aplausos.

La ganaderia matricielle fractionnée, divisée et déstructurée, supposait la recherche d’un nouvel équilibre au sein de chacun des élevages. Dans cette aventure complexe, le premier à parvenir à composer un nouveau dispositif fonctionnel de sélection fut Javier Buendia à la tête de Bucaré. Il s’agissait pour lui de trouver des sementales de confiance suffisamment réguliers à partir desquels consolider sa stratégie de sélection. Homme de campo par excellence, il parvint avec une intuition naturelle à trouver les trois reproducteurs fondamentaux que furent les taureaux Cotorro-79, Galonero-1, fils de Remolon-73, grâce auxquels il obtint ses premiers succès en novillada piquée. Le premier provenait de la rame de Zurraqueño-14 alors que les deux derniers descendaient du Tejon I dont nous avons parlé précédemment. Simultanément, le frère de Javier Buendia, José Buendia del Cid, avait approuvé un frère du Remolón-73, le Remolón-50, qui couvrit les vaches marquées du fer originel de Joaquin Buendia ces dernières années. Quand resurgirent les Buendias marqués du 6 en forme de « b » de Bucaré, les « cárdenos » élevés à La amarguilla par José Buendia continuèrent leur voyage en terres inconnues.

Remolon-73

Remolon-73

Fort des succès obtenus durant les plus prestigieuses férias de novillada, Javier Buendia échangea plusieurs reproducteurs avec son frère Rafael, qui était désormais à la tête de la petite ganaderia de Rehuelga. Durant quelques années, multiples furent les échanges entre ces deux ganaderias dont le but était de faire en sorte que l’une se nourrisse de l’autre. Ainsi, durant une dizaine d’années, de nombreux échanges se firent sans que la famille Buendía n’en dévoile les mouvements. Pour ne prendre qu’un exemple, le taureau « Arlequin » de Rehuelga que Mehdi Savalli gracia dans les arènes de Saint Martin de Crau n’était autre qu’un fils d’un semental que La Quinta prêta à Rafael Buendia. Aujourd’hui, Arlequin, sûr de la légitimité de sa présence sur les terres de Rehuelga, se promène paisiblement parmi les jeunes mâles de la ganaderia, en attendant de rejoindre les lots de vaches que son propriétaire lui sélectionnera prochainement.

Arlequin, de Rehuelga, gracié par Mehdi Savalli à Saint Martin de Crau

Arlequin, de Rehuelga, gracié par Mehdi Savalli à Saint Martin de Crau