Ordenado, ou le sacre du printemps des Sánchez Arjona

SONY DSC                La route longiligne qui part de Salamanca et qui conduit à Ciudad Rodrigo est bordée par de nombreuses ganaderias emblématiques du campo charro. Il suffit de porter son regard à l’horizon pour apercevoir au loin, dans la verdure luisante de la vallée, les propriétés qui appartiennent aux familles ganaderas les plus prestigieuses. Sur les hauteurs de Robliza de cojos, Juan Luis Fraile élève ses quatre-vingt dernières vaches d’origine Graciliano, sur les terres de Cojos de Roblizo, dont il loue une partie aux héritiers d’Antonio Pérez de San Fernando dont l’élevage végète depuis que l’Espagne est entrée en récession. Depuis l’autoroute, on verra sur les champs de San Fernando les vaches de ce dernier, couvertes par un taureau charolais, les sementales braves marqués du fameux fer du AP attendant patiemment dans un enclos attenant à la bâtisse, rustique et typique, qui garde en son cœur d’innombrables souvenirs témoignant du passé glorieux de l’élevage.     

Javier Sanchez Arjona

Javier Sanchez Arjona

Une fois passé le petit village de Martin de Yeltes, si l’on quitte puis longe l’autoroute, on emprunte un chemin sinueux blotti entre une végétation abondante et verdoyante, jusqu’à parvenir à El Collado, propriété appartenant à D. Javier Sanchez Arjona dont la demeure est posée sur les hauteurs d’un terrain vallonné, au pied de la voie ferrée qui établit le lien entre Salamanca et le Portugal. Le grand père de D. Javier, raconte ce dernier, était un homme politique influant et il avait usé de son influence pour modifier le tracé de la voie ferrée afin de la faire longer sa propriété. C’est dans un univers paradisiaque, magnifié par la bonté d’un printemps radieux, entre ces deux lignes parallèles que la modernité a inscrit dans le paysage, la voie ferrée et l’autoroute récemment créée, que paît le bétail élevé par Javier Sánchez Arjona.

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La résistance des Coquillas

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En épousant au début des années 1940 Dolores Sánchez Fabrés, Jesús Sánchez Arjona, père de Javier, allait constituer les bases d’un élevage qui allait donner un prestige certain aux taureaux ibarreños de Coquilla qu’avait acquis Justo Sánchez Tabernero dit « Sánchez Fabrés ».

Affiche d'une novillada lidiée à Madrid par Paco Coquilla

Affiche d’une novillada lidiée à Madrid par Paco Coquilla

Si le premier achat réalisé à son beau-frère correspondait à un total de quatre-vingt-cinq femelles, l’édification de l’élevage des Sánchez Arjona fut progressive. En effet, durant plusieurs années, les deux élevages se prêtèrent des sementales et nombreux furent ceux qui, appartenant à Sánchez Fabrés, couvrirent les vaches de Sánchez Arjona qui paissaient durant quelques mois, l’hiver, dans une propriété attenante à Llen, la finca des premiers. Si Jesús acheta en premier lieu le semental Lucifer-83, il fut aussi conscient de la nécessité d’ouvrir génétiquement la ganaderia en s’appuyant sur un nombre important de sementales provenant de familles différentes afin de ne pas affaiblir son élevage dès la construction des fondations de celui-ci. Pour cette raison il convint avec son beau-frère que celui-ci lui prêta des sementales provenant des différentes rames fondamentales de sa ganaderia, celles de Bordador-59, de Tomatero-85 et du taureau Volador-63, fils d’une femelle marquée du fer de Sánchez Fabrés.

Une des premières novilladas que Justo Sanchez Arjona lidia à Madrid

Une des premières novilladas que Justo Sanchez Fabrés lidia à Madrid

Ainsi, Jesús fit couvrir ses vaches par Bonarillo-61 de Sánchez Fabrés en 1950. L’année suivante, les naissances furent engendrées par le même Lucifer-83 et par Reolino-77, qu’il échangea contre le Bonarillo-61. Pour ne citer qu’eux, Medianoche-16 et Terciopelo-62 vinrent couvrir les femelles de Sánchez Arjona en 1952 et en 1953. Durant de nombreuses années, les échanges furent constants entre ces deux élevages jusqu’à ce que Sánchez Fabrés ne décide de croiser ses coquillas avec des sementales d’origine Buendia acquis à l’élevage voisin de Martinez Elizondo.

Le semental Chumazo-41 qui rendit célèbre la ganaderia de Jose Matias Bernardos dit "El Raboso".

Le semental Chumazo-41 qui rendit célèbre la ganaderia de Jose Matias Bernardos dit « El Raboso ». (Photographie : Adolfo Rodriguez Montesinos : El toro de Santa Coloma)

Javier Sánchez Arjona avait constaté les effets néfastes engendrés par un croisement réalisé en 1965 avec le taureau Cirujano-5, né en Andalousie chez Felipe Bartolomé, qu’il avait acheté aux frères Rodriguez Pacheco et, pour cette raison, il s’était alors résigné à ne plus jamais entacher la pureté des coquillas par un apport d’origine Saltillo. Cette décision l’avait amené à faire appel à Pepe Raboso, José Matias Bernardos, qui détenait une souche pure de Coquilla provenant de la maison Sánchez Fabrés afin d’affirmer une orientation clairement ibarreña. Alors, Javier Sánchez Arjona introduisit deux fils du fameux semental Chumazo-41 qui avait rendu célèbre l’élevage du Raboso, Extremeño-22 et Carricero-35. Le premier apporta une qualité extraordinaire au bétail élevé à El Collado.

Après plusieurs décennies de succès, les coquillas des Sánchez Fabrés-Sánchez Arjona ne parvinrent à s’adapter aux exigences imposées par l’afición des années 1980. Quand Juan Sánchez Fabrés tenta de donner un volume plus conséquent à ses coquillas en introduisant divers reproducteurs de Martinez Elizondo, Javier Sánchez Arjona opta pour le respect de la conformation zootechnique du taureau qu’il élevait. Son élevage disparut progressivement des férias de premier plan.

Le semental Aceituno-83, fils de l'étalon d'origine coquilla le plus important de la ganaderia, Escobero-72, que l'on gracia dans les arènes de Chelva

Le semental Aceituno-83, fils de l’étalon d’origine coquilla le plus important de la ganaderia, Escobero-72, que l’on gracia dans les arènes de Chelva

Aujourd’hui, les trente dernières femelles de Coquilla qui forment le noyau reproducteur de l’élevage originel qu’avait créé Jesús Sánchez Arjona divaguent lentement et paisiblement sur les plaines verdoyantes et silencieuses du Collado où l’oubli semble s’installer irrémédiablement, malgré les efforts financiers et humains que réalise jour après jour Javier Sánchez Arjona. Peut-être connaissent-elles leur destin, un triste destin que personne n’ose accepter ? Le jeune semental Aceituno-83, fils d’Escobero-72, un excellent taureau qui avait gagné le droit de vivre lors d’une corrida organisée dans les arènes de Chelva, les accompagne sereinement dans ce qui semble être un ultime voyage. En traçant lentement son chemin comme l’on s’applique à l’exercice de la calligraphie, Aceituno dessine ce que seront peut-être les futures épopées des coquillas de la familla Arjona et il inscrit un vers invisible revendiquant une idée qui émergea de l’histoire de la ganaderia de la famille Sánchez Arjona : « la bravoure n’est autre que l’expression de la vie. Pour cette raison, il ne saurait y avoir pour le taureau résolument brave autre récompense que la vie. »

Le bonheur d’Ordenado-15 et la consécration d’Artillero-30

Vache d'origine Juan Pedro Domecq, marquée du fer de Javier Sanchez Arjona

Vache d’origine Juan Pedro Domecq, marquée du fer de Javier Sanchez Arjona

Non loin des derniers coquillas élevés à El Collado se trouvent les deux lots de vaches marqués du fer du SA, élevage que Javier Sánchez Arjona annonce à son nom et qu’il a créé à partir d’un lot de vaches acquis à Juan Pedro Domecq en 1983. Alors qu’il avait perçu la difficile adaptation du taureau de Santa Coloma-Coquilla aux exigences de l’époque, Javier Sánchez Arjona s’était tourné vers son ami Juan Pedro Domecq Solís pour constituer un nouvel élevage, plus en adéquation avec le goût des toreros et des empresas de la fin du XXème siècle. Il avait alors acquis un lot de vaches sur lesquelles il avait mis Lasivo, un étalon acheté à Fernando Domecq, qui était encore le représentant de l’élevage de Jandilla. Plus tard, la relation de confiance et d’amitié qu’il avait établie avec Juan Pedro Domecq lui permit d’emprunter chaque année à celui-ci un semental dont la qualité des produits avait été vérifiée.

Le semental Bonito-31, de Juan Pedro Domecq, qui couvrit chez Sanchez Arjona

Le semental Bonito-31, de Juan Pedro Domecq, qui couvrit chez Sanchez Arjona

C’est ainsi que de nombreux étalons qui firent la gloire de Juan Pedro Domecq vinrent à El Collado transmettre leur bravoure. Le travail de sélection réalisé par D. Javier orienta génétiquement la constitution de son élevage vers la descendance d’un des étalons les plus importants que posséda l’éleveur andalou : Artillero-30. Un de ses fils, Bonito-31, vint transmettre mobilité et classe au bétail de Sánchez Arjona.

Dans un enclos longé par l’autoroute qui mène à Ciduad Rodrigo se trouve un lot de vache singulier. Parmi elles, pait le trésor de la ganaderia, un splendide taureau noir nommé Ordenado-15 que Julián Lopez El Juli gracia dans les arènes de Linares en 2002. Né du semental Pedigueño I – 27 (1992), qui fut un des taureaux fondamentaux dans la création et la consolidation de l’élevage de Javier Sánchez Arjona et qui descendait du taureau Bonito-31 de Juan Pedro Domecq, Ordenado-15 parvint à transmettre à ses 86 filles et à ses 90 mâles la bravoure tempérée et suave qu’il laissa émerger dans les arènes de Linares en ce soir d’Août 2002 alors qu’il complétait une corrida de Victoriano del Rio.

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Ordenado-15, gracié à Linares par El Juli en 2002

Depuis onze années, Ordenado-15 a offert à son éleveur pas moins de quatre sementales. L’un d’entre-eux, Yuntero-44, fut à son tour indulté à Caissargues par Stéphane Fernandez Méca en 2007. Après l’avoir fait couvrir un lot de vaches, Javier Sánchez Arjona découvrit la stérilité du taureau. Trois autres males furent approuvés par Javier : Tout d’abord, Beduino-36, né en 2004, puis Defensor-69 né l’année suivante, et enfin Educado-33 né en 2006. La sélection de ces quatre reproducteurs et la grâce d’Ordenado marquèrent indéniablement le destin de l’élevage de Sánchez Arjona ; en effet, la rame de Pedigueño I, père d’Ordenado, s’installa durablement dans l’histoire de l’élevage salmantin et elle apporta une classe indéniable au bétail marqué du SA. On retrouvera en terres françaises par exemple deux sementales issus de Pedigueño I – 27.

Le semental Quedamito-13, rescapé d'une corrida célébrée à Béziers, père de la ganaderia Dos Hermanas de Patrick Laugier

Le semental Quedamito-13, rescapé d’une corrida célébrée à Béziers, père de la ganaderia Dos Hermanas de Patrick Laugier

Le premier, Quemadito-13, fut récupéré par Patrick Laugier d’une corrida célébrée dans les arènes de Béziers. Blessé en piste, il fut renvoyé aux corrales et soigné avant d’être tienté par Julien Milleto au campo et approuvé par son nouveau propriétaire. Dès lors, il couvrit les vaches que Patrick Laugier acheta à Sánchez Arjona et donna bon nombre de satisfactions. En effet, il est le père de la grande novillada lidiée sous la pluie dans les arènes d’Arles en 2009. Un autre descendant de Pedigueño I, nommé Buhonero-24 dont un fils, l’étalon Escoltado-28, couvrait les vaches de l’élevage en 2012, fut acquis par les éleveurs de Tierra D’Oc.

En 2012 et en 2013, agé de 15 ans, Ordenado-15 couvrait certainement une dernière fois les vaches de l’élevage après avoir engendré une longue liste de taureaux importants que l’on toréa dans les arènes de France et d’Espagne.

Ordenado-15, avec un lot de vaches en 2013

Ordenado-15, avec un lot de vaches en 2013

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