Faire grincer les systèmes

Corrida de toros en sevilla, David Roberts, 1837

Entrée à matar, Alejandro Talavante, Las Ventas

A l’heure où la tauromachie est remise en question par les sociétés européennes et latino-américaines, il semble intéressant de se pencher sur l’essence même du spectacle ritualisé qu’est la tauromachie contemporaine. En quoi la tauromachie est légitime dans un monde où l’on a évacué toutes les monstrations de la mort ? En quoi la mise à mort publique d’un être vivant peut-elle être reconnue en tant que production artistique ? Francis Wolff, dans son brillant Appel de Séville répond à cette question paradoxale : la seule raison pour laquelle la tauromachie actuelle est justifiable réside en la capacité d’un homme, le torero, à mettre sa vie en jeu pour créer avec un animal sauvage et brutal qu’est le taureau brave une œuvre éphémère. Elle est la seule, si je ne m’abuse, la seule justification que l’on puisse apporter à la corrida.

Dans son récent communiqué de presse adressé à l’observatoire des cultures taurines et à l’Union des villes taurines françaises, Sébastien Castella souligne l’évolution qu’a connue le spectacle auquel il participe : s’il s’agissait au XVIII ème siècle de tuer un taureau en public, pour des raisons sur lesquelles nous nous attarderons prochainement, aujourd’hui le propos a évolué. En effet, si la mise à mort du taureau concrétise un combat, face à face agonistique que l’on pourra interpréter comme étant une Ode à la vie, celle-ci n’est plus le rouage central du dispositif : elle n’en est que l’extrême finalité, que son extrême paradoxe. Aujourd’hui, un torero ne torée pas pour tuer un taureau, que nous le voulions ou non, mais il le torée parce qu’il sait qu’à partir de leur opposition, ou de leur rencontre (ou peut-être d’une forme d’interaction hybride) il pourra créer de la beauté et/ou susciter de l’émotion. Si la corrida contemporaine fait grincer les dents de certains et semble pour d’autres être un spectacle anachronique, c’est parce que les systèmes de valeurs, culturels, idéologiques et esthétiques qui stratifient les sociétés dans lesquelles le spectacle tauromachique se donne à voir, sont concurrents et frottent les uns contre les autres.

Si l’on observe des représentations du XIX ème siècle, il est intéressant de remarquer que ce qui est montré, c’est précisément ce frottement entre systèmes de valeurs. Si l’on observe plusieurs représentations de scènes taurines, on se rend compte que toutes sont prises depuis un angle spécifique : face à nous, spectateurs, l’imposante cathédrale de Séville. Adossée à elle, une scène taurine chaotique. Le chaos accolé à un symbole de puissance, le pouvoir religieux étant censé organiser, contrôler la société et les comportements des individus qui la composent, montre bien les frottements dont nous parlions.

Una corrida de toros en la plaza de toros sevilla, Victor Jean Adam, 1842

A chaque époque, semble-t-il, la tauromachie met en jeu des systèmes de valeurs concurrents qui sont à l’origine de grincements, d’incohérences et d’anachronismes. L’homme a toujours su, jusqu’à présent, se jouer de ces grincements. Ce sera à lui, aujourd’hui et demain, à templer ces grincements et à valoriser un spectacle-rite unique.

Une corrida de toros à Séville, Anonyme